1 juillet 2026 | Mise à jour le 1 juillet 2026
Le samedi 27 juin, au moins 150 employés d’Uniqlo à Paris ont fait grève pour dénoncer des salaires jugés insuffisants, une charge de travail excessive et un management harassant. Une mobilisation « encourageante » pour la toute jeune section CGT au sein de l’enseigne, dont l’existence témoigne de l’énergie revendicative d’une nouvelle génération de salariés.
« Salariés en solde ! » lit-on sur une pancarte rouge comme le logo de l'enseigne Uniqlo. Au moins 150 salariés de la marque de prêt-à-porter japonaise se sont mis en grève le samedi 27 juin, premier jour des soldes, et se sont rassemblés devant la boutique du Marais, dans le centre de Paris. En cause, un management oppressant, une charge de travail accablante et des salaires insatisfaisants, dans une société dont la situation financière est pourtant très favorable. Le mouvement a de surcroît contraint ce jour-là la direction à retarder l'ouverture d’un autre de leur magasin parisien, celui d'Opéra, le plus grand en France avec ses 200 salariés par shift, ainsi que la boutique de « La Vallée Village », centre commercial de Serris, en Seine-et-Marne. « Le bilan est très positif », affirme Rémy Frey, de l'Union syndicale CGT Commerces et services de Paris. « Les salariés ont vu que la grève avait du succès. Il y avait tellement d’effets que la direction a diligenté assez rapidement la numéro deux de la société française, au-dessus des RH. » Après avoir reçu une délégation de salariés et de représentants du personnel pendant deux heures, la dirigeante s'est engagée à convoquer un CSE extraordinaire le jeudi 2 juillet, au matin, pour aborder leurs revendications.
Un succès donc, dans un groupe à la culture managériale particulière : « Uniqlo, qui est une boîte japonaise, fait peu de cas du droit du travail et de la réglementation française. C'est un phénomène courant dans les entreprises qui ont une direction étrangère, on connaît ça chez Gucci ou dans des boîtes hollandaises », précise le syndicaliste : « Dans le cas d'Uniqlo, ils tiennent leurs effectifs en les faisant progresser extrêmement vite, y compris en prise de responsabilités hiérarchiques. Tu peux devenir manager quasiment du jour au lendemain, avec des équipes parfois conséquentes, que tu dois encadrer avec zéro accompagnement. » Les salariés déplorent également une charge de travail démesurée, rémunérée au SMIC. « On peut faire la vente normale, la caisse, la surface de vente, les cabines » explique Jade Bonifaci-Pastore, salariée du Uniqlo Opéra depuis treize ans et responsable de la section syndicale (RSS), « Mais on va également être formés à faire des retouches sur des pantalons, manipuler des machines à coudre, des machines de broderie, on peut faire de la création carrément… et puis on n’a pas de stockistes, on récupère des milliers de cartons par jour. On les range, on les ouvre, on les met sur la surface. »
Trainée de poudre
Cette mobilisation intervient seulement quelques mois après que la section CGT a été créée au sein de l’enseigne, en fin d'année 2025. « On a constitué une section à la faveur d’un conflit interne à l’UNSA qui était l’instance représentative jusqu’alors, d’abord à partir d’une très grosse majorité d’élus au CSE qui on fait le choix de changer d’organisation syndicale pour se tourner vers la CGT, puis après, assez vite, elle s’est élargie aux salariés sans mandat » détaille Rémy Frey. Jade Bonifaci-Pastore est nommée RSS CGT en mars 2026, et l'idée d'une mobilisation commence à circuler. « Je pense qu’il y a eu une accumulation» diagnostique-t-elle, « la charge de travail, les salaires qui n’augmentent pas, l’absence de prime d’intéressement alors que la société cartonne… et puis le management. Il y a de bons managers, mais il y en a aussi qui sont terribles. Donc, on a été obligé de parler également de management toxique. Par ailleurs, on sait très bien que eux même ont une charge de travail très difficile à gérer et on se bat également pour eux. »
La grève s’est organisée de façon stratégique et confidentielle, pour éviter que la direction n’essaie d’intervenir. C’est que certains se souvenaient des précédentes mobilisations. Ainsi, la représentante syndicale nous décrit la dernière grève organisée dans son magasin, en 2024 : « Ils nous ont mis la pression pour savoir quand ont allait débrayer. Tous les jours, ils demandaient « Mais c’est quand ? », « Mais c’est demain ? », « Mais non, mais c’est peut-être ce week-end ? ». Ils essayaient à tout prix de chercher l’information. Presque deux fois par semaine, ils faisaient venir du renfort d’autres magasins au cas où alors, que ce n’était pas le jour de grève. Ça pouvait prêter à sourire, mais cette fois on voulait éviter qu’ils puissent anticiper. »
La veille de la grève toutefois, le vendredi 26 juin, à 21 heures après leur shift, les salariés dans la confidence commencent à parler de la grève sur les réseaux sociaux. « C’est parti comme une traînée de poudre. On ne s’attendait pas à ce que ça ait cette ampleur là, y compris de personnes qui nous ont rejoint le lendemain matin en venant travailler et en nous voyant sur le piquet. C’est une preuve selon moi de la tension sociale qui règne dans ces magasins », pose Jade Bonifaci-Pastore.
Une lutte générationnelle ?
Outre la structure syndicale, la grève s'est aussi construite sur l'organisation de salariés jeunes, pas syndiqués, mais déterminés à revendiquer de meilleurs salaires et conditions de travail. « Tous ces jeunes de 20 à 25 ans, j’avais l’impression qu’ils avaient 10 ans de militantisme derrière eux » s’étonne Rémy Frey, « Ils n'étaient pas des militants politiques par ailleurs, mais ils avaient une vraie pratique spontanée de l’action syndicale super intéressante à suivre. On a pu observer ce type d’engagement à d’autres endroits récemment, chez UGC par exemple, sur la même génération. C'est encourageant de se dire que la pratique syndicale parle à la jeunesse. Ils savent bien s’en saisir. »
Pour Jade Bonifaci-Pastore, l’enjeu générationnel est décisif, d’autant plus que la mobilisation s’est très largement organisée sur les réseaux sociaux, notamment Instagram. « Il y a une toute nouvelle génération qui arrive maintenant dans le monde du travail. Et cette jeune génération, elle refuse beaucoup de choses que ma génération aurait accepté. Ça se sent tout de suite. Ils sont beaucoup plus investis, ont moins peur de dire non, de faire valoir leurs droits. Je ne sais pas si c’est la culture aussi qui est en train de basculer un peu sur ce côté bien-être et respect de la part des employeurs ou si c’est propre à la Gen Z. En tout cas moi, j’apprends beaucoup d’eux, sans hésiter. »