À venir
Votre identifiant correspond à l'email que vous avez renseigné lors de l'abonnement. Vous avez besoin d'aide ? Contactez-nous au 01.49.88.68.50 ou par email en cliquant ici.
HAUT
NUMÉRIQUE

W, Monnett, Pixelfed... ces réseaux sociaux « éthiques » sont-ils de vraies alternatives aux géants américains ?

29 janvier 2026 | Mise à jour le 28 janvier 2026
Par | Photo(s) : Saeed KHAN / AFP
W, Monnett, Pixelfed... ces réseaux sociaux « éthiques » sont-ils de vraies alternatives aux géants américains ?

Les alternatives éthiques aux réseaux sociaux américains se multiplient, mais avec quel avenir ?

Tensions avec les États-Unis, désinformation, modération biaisée : la concentration des réseaux sociaux entre les mains de quelques géants du numérique suscitent de plus en plus d’inquiétudes. Des alternatives proposant des espaces numériques apparemment plus éthiques et respectueux des utilisateurs émergent régulièrement. Reste à savoir si ces promesses peuvent se traduire en usages durables et accessibles au plus grand nombre.

Alors que l'Assemblée nationale a adopté le 26 janvier l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans, les plateformes dominantes, issues pour la plupart des GAFAM (Google-Amazon-Facebook-Microsoft) continuent d'animer le débat public. Si le public a davantage conscience de leurs dérives potentielles, elles demeurent incontournables dans nos quotidiens. En 2025, plus de 50 millions de français utilisaient des réseaux sociaux, soit 75 % de la population. Selon le Global Digital Report 2025, chaque internaute dispose en moyenne de six comptes sur différentes plateformes. Dans un contexte de tension des relations entre l'Europe et les États-Unis de Donald Trump, où sont domiciliées les grandes entreprises de la tech, la question de la souveraineté numérique semble devenir prégnante pour les dirigeants européens. « Aujourd'hui, la France et l'Union européenne font face à des dépendances technologiques profondes. Cette situation n'est plus acceptable » a déclaré Anne Le Hénanff, ministre chargée du Numérique, le 26 janvier.

Par ailleurs, les interrogations sur les biais des réseaux sociaux sont nombreuses depuis le rachat par Elon Musk de Twitter, devenu X en 2022. A minima, les outils de modération semblent rechigner à bloquer les propos haineux et outranciers ; pire, les algorithmes pourraient même favoriser les idées d'extrême droite. Des alternatives existent pourtant et s'organisent pour la plupart selon une architecture « décentralisée », censée éviter les prises de contrôle économiques et idéologiques. Ces projets sont souvent accompagnées d’une communication bien rodée, promettant une interface vertueuse, des rapports sains et des velléités humanistes. Mais la marche peut être grande entre les promesses de bonne foi et l’avènement d’une option à la fois éthique, fonctionnelle et accessible. Sophie Jehel, chercheuse et professeure en Sciences de l’information et de la communication à l’université Paris 8, en doute : « L‘effet de répulsion lié aux orientations politiques des détenteurs des plateformes commerciales états-uniennes ou chinoises n’est pas suffisant, pour l’instant, pour motiver des changements forts. Les personnes ont capitalisé en quelque sorte un portefeuille de contacts et de fonctionnalités assez étendu sur les plateformes commerciales. »

Bluesky

Jack Dorsey, cofondateur de Twitter, lance Bluesky en 2019 comme une expérience de décentralisation des réseaux sociaux. Fin 2021, quelques mois avant le rachat de la plateforme à l'oiseau bleu par Elon Musk, Bluesky devient une benefit corporation autonome, c'est-à-dire une entreprise à mission, tout de même lucrative. Après 2022, de nombreuses personnes, fuyant la nouvelle propriété d’un Musk associé à Donald Trump, ont ouvert des comptes sur cette plateforme censément plus vertueuse que Twitter.

Mais cette plateforme reste pilotée et modérée de manière centralisée autour d'un serveur majoritaire, et financée par des investissements privés ou des abonnements payants. Ainsi, son modèle reste proche de celui de Twitter, avec les risques que cela comporte. « On ne sait pas si Bluesky va aller vers un modèle commercial comparable à celui de Facebook ou de Twitter », abonde Sophie Jehel.

Mastodon

En créant ce réseau de microblogging en 2016, Eugène Rochko, jeune développeur allemand, voulait proposer une alternative à Twitter, à l'abri de rachat par des milliardaires aux intentions incertaines. Il affirme d'ailleurs avoir refusé cinq offres considérables d'investissement de la Silicon Valley pour conserver la dimension non-lucrative de son entreprise. Mastodon est financé par les dons, sans publicité et fonctionne avec des serveurs décentralisés et indépendants, dont la multiplicité empêche qu'un dirigeant puisse avoir les plein pouvoirs sur l'ensemble de la plateforme : c'est un réseau dit « fédéré ». Plus de 8 millions de compte ont été créé, pour un peu moins d'un million d'utilisateurs récurrents. « Mastodon a des qualités qui font qu’on pourrait penser qu’elle attirerait des publics, particulièrement des communautés scientifiques qui sont au courant de la nécessité de s’extraire de plateformes qui font partie d’un écosystème états-unien dont l’organisation nous échappe complètement. Pourtant, il n’y a pas vraiment d’exode massif » précise Sophie Jehel. 

Pixelfed

Comme son nom le suggère, Pixelfed, créé en 2018 par le développeur canadien Daniel Supernault, est un réseau « fédéré » au même titre que Mastodon. Le terme de fediverse désigne cette zone du web où se recoupent ces plateformes décentralisées et participatives. Logiciel libre et open source (c’est-à-dire que son code source est accessible et modifiable par tous), Pixelfed permet de partager des images, comme Instagram, mais avec un fil chronologique et non algorithmique : pas de publicité et pas non plus de vente des données des utilisateurs à des tiers. Là encore, toutefois, on est loin du succès public : un peu moins d'un million de personnes utiliseraient régulièrement Pixelfed à ce jour.

W

Anna Zeiter, allemande, ancienne cadre du site de vente en ligne eBay, a annoncé, le 19 janvier, lors du dernier Forum économique mondial à Davos le lancement de ce site de microblogging, dont le nom se veut un pied de nez au X d'Elon Musk. Prévu pour la fin d'année, W se veut mieux protégé de la désinformation que son homologue, notamment grâce à une vérification poussée lors de la création des comptes, pour limiter les trolls et les faux comptes. Avec des serveurs exclusivement en Europe, le projet se préoccupe aussi de souveraineté numérique. W est financé par des levées d'investissements privés, essentiellement suédois pour le moment. Pourtant, bien qu’il s’agisse d’une initiative privée, son apparente proximité avec les institutions européennes pourrait freiner son succès. « Les usagers apprécient l’idée d’un espace qui ne soit pas contrôlé par l’État. Même si ce n’est pas vrai, dans les faits, les plateformes américaines ont encore cette aura d’espace public indépendant des pouvoirs locaux, pour certains Européens », analyse la chercheuse.

Monnett

Comme W, ce projet luxembourgeois porté par Christos Floros ambitionne d'être un réseau européen, ressemblant à Instagram mais indépendant des GAFAM. La promesse se revendique éthique : un réseau respectueux de la vie privée, garanti sans productions générées par IA, sans pratiques algorithmiques pouvant provoquer l'addiction, mais plutôt tournées vers des connections dites « significatives » par Christos Floros. Comprendre : des dialogues apaisés et des contacts entre personnes aux avis moins polarisés.

L'utilisateur peut personnaliser finement son profil afin de décider de ce qu'il souhaite voir, ou non. Tout cela financé par des investissements et des options d'abonnements payants, comme Bluesky. Lancé en octobre avec 36 000 utilisateurs préinscrits, Monnett a encore du chemin à parcourir avant de concurrencer X et son demi-milliard d'utilisateurs.

« On a beaucoup de mal à modifier collectivement nos usages de ces outils » conclut Sophie Jehel, « parce qu’ils sont très faciles, parce qu’on est habitué, parce qu’ils sont gratuits aussi. Je ne sais pas si ces entreprises-là pourraient véritablement mieux faire. Les pouvoirs publics auraient eux aussi à agir en conséquence, via des incitations ». L’enseignante-chercheuse va plus loin : « Je pense malheureusement qu’il faudrait une dégradation significative de la situation aux États-Unis pour nous convaincre de changer nos pratiques, en nous mettant dos au mur. »