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HISTOIRE

Bien avant la « capitale de l'ultra droite » : à Lyon, c'était les canuts !

24 juillet 2026 | Mise à jour le 24 juillet 2026
Par | Photo(s) : Emmanuel DUNAND / AFP
Bien avant la « capitale de l'ultra droite » : à Lyon, c'était les canuts !

La colline de la Croix-Rousse, au nord de Lyon, où se trouvaient les ateliers des canuts.

Les violences de l’ultradroite ont fait de Lyon un symbole national des violences néofascistes. Mais la ville porte aussi une autre histoire : celle des canuts, des premières insurrections ouvrières et d’une tradition contestataire dont l’héritage traverse, aujourd’hui encore, les rues de la cité rhodanienne.

« Capitale de l’ultra droite », « Épicentre des violences de l’extrême droite », « Terre d’affrontements »… Après la mort de Quentin Deranque, militant identitaire mort à l’issue d’un affrontement avec des antifascistes, en février, et les régulières agressions de l’ultradroite dans ses rues, Lyon semble porter le triste titre de refuge des mouvements nationalistes et réactionnaires, et donc de théâtre des violences néofascistes. Une réputation qui trouve ses racines dans plusieurs réalités : la présence de groupuscules d’ultra droite violents, notamment installés dans le quartier historique et touristique du Vieux-Lyon, mais aussi la présence, dans les années 1960 et 1970, d’intellectuels d’extrême droite dans ses universités, tels que Robert Faurisson ou encore Pierre Vial. Pourtant, il y a deux siècles, la ville était le berceau d’insurrections ouvrières, et à l’avant garde de revendications sociales radicales et progressistes.

« C’est nous les canuts / Nous allons tout nus » entend-on dans la chanson d'Aristide Bruant dédiée aux Canuts, ces artisans tisserands de Lyon, « Nous en tissons pour vous, grands de l’église / Et nous, pauvres canuts, n’avons pas de chemise. » Figures emblématiques de la cité rhodanienne, dont le commerce de la soie fut longtemps l'activité principale, ces travailleurs installés sur la colline de la Croix-Rousse au nord de la ville ont été les instigateurs de plusieurs révoltes dans la première moitié du XIXe siècle, qui créeront un terreau fertile pour la commune de Lyon, qui précèdera celle de Paris, en 1870.

Des maîtres ouvriers

Contrairement à ce que laisse entendre la chanson d'Aristide Bruant écrite en 1894, soit plusieurs décennies après les révoltes des canuts, ces tisserands ne sont pas à proprement parler des ouvriers, mais des chefs d’ateliers qui possèdent leurs métiers à tisser, et emploient des compagnons pour les faire fonctionner. « C‘est tout le problème autour de cette question de la mémoire des canuts » explique l'historien Antoine Ropion, chercheur à l'Université Lumière-Lyon 2 et au Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes : « Toutes les fois où j’ai parlé des canuts en utilisant le terme d’ouvriers, on me faisait souvent remarquer qu’ils étaient eux-mêmes les patrons. En fait, les vrais ouvriers, au sens où on comprend le terme aujourd’hui, ce sont les compagnons. »

Les canuts sont donc à un échelon intermédiaire de la hiérarchie sociale, au-dessus des journaliers qu'ils emploient. En revanche, canuts comme ouvriers sont soumis aux calculs financiers des marchands, de riches commerçants situés sur la presqu’île, le centre-ville huppé encadré par le Rhône et la Saône, qui s’achètent les services des artisans. « Si on regarde un peu comment fonctionne la distribution de l’argent des rémunérations d’une fabrique, on se rend compte qu’il y a une solidarité mécaniquement assez forte entre les compagnons et les maîtres. Il y a plein d’ateliers et les marchands font un peu leur marché dans cet appareil industriel disponible. Et derrière la pièce, il y a toujours une proportion fixe qui est octroyée au compagnon par le maître, qui est assez invariable. La grande cassure, d’un point de vue de l’intérêt, est entre les marchands et les maîtres, pas entre les maîtres et les compagnons. Dès 1721, on a des recensements où vous avez deux marchands qui font marcher 50% des métiers. »

Les négociants fixent leur prix à la livraison, non à la commande, et ceux-ci ont souvent tendance à fluctuer. En 1744, un règlement interdit aux canuts de vendre eux-même leurs produits. « Ils ne comptent pas forcément travailler de manière indépendante dans les faits parce que ça demande de l’argent que tous n’ont pas. Mais le règlement leur enlève un levier de négociation, celui de faire valoir le fait qu’ils pourraient s’engager eux-mêmes. Ce changement va, à la longue, augmenter les pressions que les marchands ont sur les ouvriers. » Ainsi, si les maîtres canuts sont bien propriétaires de leur outil de travail, la grande majorité d’entre eux a un niveau de vie modeste ; pour autant, ce sont les plus aisés d’entre eux qui vont prendre le rôle de leader dans les négociations collectives.

Mouvement corporatiste ou revendication politique ?

En 1830, les artisans sont déçus des débouchés de la révolution des Trois Glorieuses qui vient d'avoir lieu. « La liberté qu'on leur a annoncée prend le tour de la liberté des transactions » pointe Ludovic Frobret, historien, directeur de recherche au CNRS, dans un entretien pour la chaîne YouTube Oui d'accord : « Bien entendu, cette liberté est tronquée par l'asymétrie des relations entre les donneurs d'ordres et ceux qui les reçoivent. Sur le plan conceptuel, c'est très important ». Alors que la révolution favorise le libéralisme économique en France, les canuts réfléchissent à une conception plus collective de la société, inspirée entre autres par la doctrine de Saint-Simon, qui vise notamment à promouvoir la place de l’industrie dans la société et à assurer que chacun tire de son travail le juste bénéfice de ses capacités. Depuis 1828, par exemple, le Devoir mutuel, fondé par Pierre Charnier, assure une protection sociale aux travailleurs moyennant une cotisation mensuelle, elle inclut également les compagnons.

À l'automne 1831, un accord sur le tarif minimum est négocié, puis visé par le préfet, mais rejeté par les commerçants au prétexte qu'il ne respecterait pas les principes de « liberté », et qu'un accord collectif ne saurait être signé dans un système dit de « gré à gré » qui considère les transactions comme individuelles. Le 21 novembre, les canuts cessent le travail et prennent les armes pour se défendre contre la Garde nationale : le 23, l'armée et le maire fuient Lyon. Les canuts reprennent le travail la semaine suivante, mais le 7 décembre le tarif est annulé alors que la ville est reprise en main par le pouvoir. Une deuxième insurrection éclate en avril 1834 alors que les négociants cherchent à imposer des baisses de tarifs aux canuts. Cette fois-ci, la répression est nettement plus brutale : à l'issu de ce qui sera qualifié de sanglante semaine, entre 300 et 600 personnes sont tuées.

La communauté des historiens a pu être divisée sur la motivation de cette insurrection : entre mouvement corporatiste ou revendication politique. « La question de la rémunération est présente très tôt, des 1709 dans les mouvements des canuts. Mais l’enrobage politique qui l’accompagne, lui, a connu des variations avec les années, liées au contexte politique de chaque époque. Dans les années du début du XVIIIe siècle jusqu’aux années 1760, l’approche est assez maximaliste : les ouvriers demandent plus ou moins la suppression du rôle du marchand. Tandis que plus tard, dans les années 1770-80, il y a une forme de réduction des prétentions qui vont se resserer sur la question du salaire, pour s’adapter au logiciel libéral qui commence à s’implanter. En 1831, on revient justement à un climat politique qui commence à faire revenir sur le devant de la scène les questions de liberté d’association et de liberté politique avec le républicanisme. Là, les ouvriers peuvent justement se remettre à parler de leur métier comme une société politique et faire en sorte de vouloir donner des règles un peu plus étendues. Au fond, 1831 et 1834 sont toutes deux des révoltes à la fois corporatistes et politiques » analyse Antoine Ropion.

Pour lui, c’est le statut singulier des canuts, sortes d’ouvriers indépendants, qui permet un mouvement aussi structuré : « Ils étaient ces ouvriers qui n’étaient pas encore dans le système de l’usine intégrée. Comme ils avaient cette indépendance qui était leur horizon, ils pouvaient avoir une revendication radicale comme la suppression de la classe des marchands en soi. C’est ce qui a pu leur donner une place importante dans l’histoire du développement du socialisme. »

C’est aussi ce qui a en partie causé leur déclin. En effet, les partis et syndicats se structurent dans la suite du XIXe siècle autour de la défense des ouvriers des usines, qui deviennent « les personnages principaux » de la lutte des classes, selon l’expression de l’historien. En 1870, par exemple, les dynamiques insurrectionnelles sont réactivées par l’Association internationale des travailleurs (AIT) en 1870, cette fois-ci auprès de tous les corps de métiers. La foule prend l’hôtel de Ville et le pouvoir le 4 septembre : c’est la commune de Lyon, la République est proclamée. Dix jours après, le révolutionnaire anarchiste Michel Bakounine se rend entre Rhône et Saône pour tenter de pousser le mouvement vers la révolution, appelant dans un programme le peuple de France à entrer « en pleine possession de lui-même ». Une insurrection se déclenche le 28 septembre. Rapidement étouffée par la garde nationale, cette révolte témoigne néanmoins de l’esprit contestataire et revendicatif qui habite encore les rues de la cité à ce moment-là.

En parallèle, le travail de la soie s'éloigne progressivement des frontières lyonnaises au fil de la deuxième moitié du XIXe siècle. Les ateliers sont de plus en plus éclatés, les révoltes sont plus rares. Cette industrie finit de s'éteindre comme beaucoup d'autres en France pendant la deuxième moitié du XXe siècle.

Un héritage contestataire

Mais l’héritage des canuts demeure très revendiqué par les forces progressistes, à l’instar de la fédération CGT du Textile, de l’habillement, du cuir et de la blanchisserie, mais aussi d’organisations locales, comme la radio contestataire Radio Canut, née clandestinement en 1977, émettant directement depuis les pentes de la Croix-Rousse, et qui affirme emprunter « aux représentations locales de la révolte prolétarienne et de la gouaille populaire ». « À Lyon, c’est une mémoire qui reste toujours extrêmement vive, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, il y a beaucoup d’associations et de militants politiques qui la font revivre comme une figure de rébellion pionnière » résume Antoine Ropion.

Si la ville semble aujourd’hui surtout médiatisée en raison de la présence et de l’action de groupuscules d’ultradroite, elle reste marquée comme une terre d’industrie et de luttes sociales. Pour le chercheur, « cette division-là est très ancienne, les deux « extrêmes« , si on peut dire, sont présents depuis un bout de temps dans la ville. Entre d’un côté la mémoire, par exemple, du siège de Lyon pour la Révolution, et puis de l’autre, justement, tous les mouvements, du mutualisme à l’anarchisme, qui s’y sont développés. Je pense qu’au fond, dans l’imaginaire, Lyon penche à gauche. » Ainsi, restera-t-il vraisemblablement des néo-canuts pour reprendre la chanson d’Aristide Bruant : « Nous tisserons le linceul du vieux monde, / Car on entend déjà la tempête qui gronde. »