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Intelligence artificielle

Avec l'IA générative : aujourd'hui créateurs, demain tous prompteurs ?

18 mai 2026 | Mise à jour le 18 mai 2026
Par | Photo(s) : Kobe Li / Nexpher Images
Avec l'IA générative : aujourd'hui créateurs, demain tous prompteurs ?

Des robots capables de se coordonner pour jouer en harmonie ont été présentés lors du festival d’arts IA de Hong Kong, qui s’est déroulé en décembre 2025.

L'utilisation massive de l'intelligence artificielle inquiète les professionnels du son, de l'écrit ou de l'image. Illustrateurs, traducteurs, musiciens, photographes et comédiens voient leurs créations pillées, leurs images détournées, leurs voix clonées… Leur crainte est réelle de se faire remplacer ou, à tout le moins, de voir leurs métiers vidés de l'essence créative qu'ils y insufflent. Un article à retrouver dans le trimestriel de La Vie ouvrière d’avril 2026.

Le 26 février, lors de la cérémonie des César, Emmanuel Curtil, voix française de Jim Carrey depuis trente ans, interpellait la nouvelle ministre de la Culture, Catherine Pégard : « Il faut légiférer, protéger les artistes et le public plutôt que les intérêts des géants de la tech. » Emmanuel Curtil partageait là les craintes des comédiens, en particulier de doublage : être un jour remplacés par l'intelligence artificielle.

Les comédiens, mais aussi les techniciens, traducteurs, illustrateurs, graphistes, photographes, scénaristes, compositeurs… s'inquiètent de l'utilisation massive de l'IA générative qui, en produisant des textes, des images, du son et de la vidéo, menace ou bouleverse les métiers de la création. Certains professionnels en voient déjà les effets sur leur travail : disparition de certaines missions, diminution de leur travail, tarifs tirés vers le bas… D'autres ignorent encore de quelle façon ils seront touchés, mais craignent de profonds bouleversements.

Vers une production à deux vitesses

Dans l'édition, Antonin (le prénom a été modifié), salarié d'un groupe parisien, indique que l'IA est utilisée comme « aide au brainstorming » par les services marketing et communication, pour résumer un texte et en faire une fiche de lecture, mettre en forme un argumentaire ou dégager des axes de réflexion pour un brief de couverture. Des études du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) montrent que 60 % des studios de jeux vidéo en ont un usage quotidien ou régulier, en majorité pour de la traduction ou comme « source d'inspiration ». Dans le cinéma et l'audiovisuel, 58,5 % des producteurs l'ont déjà utilisée dans un cadre professionnel, comme 41 % des réalisateurs et des auteurs-scénaristes.

Pour les comédiens de doublage (15 000 professionnels en France), les incidences sont là : « Les solutions automatisées par IA sont de plus en plus performantes, elles bouleversent les codes dans la publicité et les vidéos d'entreprise et de formation, permettant d'écrire les textes et de les faire interpréter par un avatar, en choisissant une voix selon un profil d'homme, de femme, d'âge, de langue… L'IA détruit déjà du travail ! », s'indigne Joachim Salinger, comédien de doublage et membre du Syndicat français des artistes interprètes (SFA-CGT).

Le cinéma y plonge aussi un orteil : Amazon a fait des tests sur des films de son catalogue, pour les doubler dans des langues supplémentaires. Autre tentative : début 2025, pour le film Armor, avec Sylvester Stallone, le studio a recréé sa voix française à partir de celle de son doubleur historique Alain Dorval, décédé en 2024. Le résultat, très médiocre, avait indigné la fille du comédien – la ministre Aurore Bergé –, qui avait précisé avoir donné son autorisation seulement pour un essai.

« Ce qui nous inquiète, c'est qu'on peut habituer le public à une qualité médiocre de doublage », commente Joachim Salinger. Car derrière cet effacement des métiers du doublage, c'est le travail de comédien qui est bouleversé. « Des acteurs aussi incroyables que Jim Carrey doivent être doublés par de vrais comédiens, des voix humaines, des émotions humaines pour un public humain », soulignait Emmanuel Curtil aux César. Louise Rocabert, déléguée générale du Syndicat des professionnels des industries de l'audiovisuel et du cinéma (Spiac-CGT), pointe le risque d'une production à deux vitesses « avec, d'un côté, une production de qualité par des humains et, de l'autre, une production à bas coût réalisée avec l'IA générative. C'est de plus en plus le cas dans l'animation jeunesse, car il y a cette idée affreuse que le public n'est pas exigeant ».

Un impact déjà palpable sur le travail

La disparition d'emplois à cause de l'IA, crainte majeure, n'est pas un fantasme. Fin 2025, l'Association des traducteurs littéraires de France annonçait que les éditions Harlequin (HarperCollins), connues pour leurs romances, mettaient fin à leur collaboration avec des traducteurs pour traiter avec un prestataire qui se « chargera de passer les textes dans un logiciel de “traduction automatique” et de recruter directement en free-lance des relecteurs et relectrices chargés de post-éditer », indique le communiqué de l'association et du collectif En chair et en os. C'est la première fois qu'une maison d'édition française passe à la traduction automatisée « à grande échelle ». De quoi inquiéter les traducteurs, dont le statut d'auteur est peu protecteur : non salariés, ils n'ont pas de volume de travail garanti, peuvent être remerciés du jour au lendemain sans compensation, ne cotisent pas au chômage, etc.

« Il y a trois ans, quand on me disait que la traduction de Google allait me remplacer, ça me faisait rire. Maintenant, avec une IA de plus en plus performante, je rigole beaucoup moins », s'inquiète Romaric (le prénom a été modifié), traducteur en anglais pour des maisons d'édition. À tel point que le professionnel de 46 ans se demande s'il pourra exercer son métier jusqu'à la retraite… « Même si le roman est plutôt préservé pour l'instant, j'ai perdu quelques collaborations car je suis trop cher, constate-t-il. L'IA met à portée de tous la possibilité de rendre un texte “moyen”, et cela tire les tarifs vers le bas. »

Le constat est le même pour Matthieu Martin, illustrateur et sculpteur 3D free-lance, qui a vu les petits contrats d'illustration, qui représentaient le gros de sa rémunération, prendre fin : « Je ne pense pas que mon métier va disparaître, mais ce sera plus dur et le niveau exigé sera plus élevé », analyse-t-il. Grâce à ses autres compétences, il a pu compenser la perte de revenus en donnant des cours dans des écoles d'art et en développant la vente de fichiers de figurines de jeu à imprimer en 3D. Mais là encore, son concurrent est… l'IA. « C'est sans pitié, explique-t-il. Je vends le fichier d'une figurine 5 € et le pack de 20 fichiers, 30 €. Mais ceux créés par l'IA sont vendus 15 € les 1 000 fichiers ! Cela engendre une quantité énorme de contenus qui polluent et faussent le marché. »

S'entraîner… pour mieux pomper

Si, à l'avenir, Romaric doit retravailler des textes (mal) traduits par l'IA, abandonnant ainsi le travail artisanal sur la langue, ou si Matthieu, au lieu de dessiner, doit prompter, quel est le sens de ces métiers qui se vident de leur substance créative ? Dans l'édition, alors que nombre de maisons adoptent la prudence face à l'IA, Arnaud Lagardère (groupe Hachette) ne ferme pas la porte à des livres écrits par l'IA, envisageant que cela « viendra peut-être un jour ». Antonin estime que cette perspective est « dangereuse ». « Il y a un vrai risque d'uniformisation des écrits, de la perte de ce qui fait la spécificité du genre humain : la réflexion. Dans un monde déjà globalisé, c'est dangereux d'avoir un moule pour les idées et cela pourrait entraîner une répétition des mêmes sujets qui “marchent”, estime-t-il. Et puis, on dit que les gens lisent de moins en moins, car le livre devient un produit cher. Pourquoi mettraient-ils de l'argent pour avoir un contenu ni unique ni valorisable ? »

Si beaucoup de professionnels attendent encore de savoir à quelle sauce ils vont être mangés, tous les artistes et créateurs sont susceptibles d'être percutés par l'IA. Car, pour fonctionner, celle-ci a besoin de s'entraîner en absorbant un grand nombre de données. Problème : l'IA s'alimente de tout, y compris ce qui est protégé, pour « créer », reproduire, imiter. Mediapart révélait récemment que le Français Mistral AI a utilisé des ouvrages protégés par le droit d'auteur pour entraîner son modèle. Le secteur de la musique est aussi très touché. On voit fleurir sur les plates-formes d'écoute des groupes créés de toutes pièces par l'IA – par exemple The Velvet Sundown, avec trois albums en moins de deux mois –, des faux albums de vrais artistes – la chanteuse Emily Portman en a été victime – ou des morceaux remixés – une version afro-soul de Papaoutai, de Stromae, cumule des dizaines de millions d’écoutes. Les sociétés d'IA s'abstiennent bien sûr de demander l'autorisation des créateurs et de leur verser des droits d'auteur.

Une bataille sur plusieurs fronts

L'Uni-Mei, fédération mondiale de 140 syndicats et guildes de métiers créatifs et techniques, a commencé à relayer les craintes des professionnels, il y a quelques années, puis a soutenu la grève de 2023 dans le cinéma aux États-Unis. « Très vite, les syndicats européens se sont inspirés des revendications américaines et les ont érigées en grands principes », expose Johannes Studinger, dirigeant de l'Uni-Mei. Ces principes reposent sur le consentement par le créateur, la consultation des salariés sur l'outil, le contrôle sur l'utilisation des données par la machine, la compensation financière et l'inscription dans la convention collective.

Pour les artistes, auteurs et créateurs, la bataille se joue donc sur plusieurs terrains : législatif, dans les entreprises et individuellement. Le SFA-CGT a ouvert des négociations concernant le doublage, qui « n'ont pas abouti mais ne sont pas refermées », et dans le cinéma d'animation elles pourraient avoir lieu bientôt. Tout le monde a les yeux rivés outre-Atlantique, où des négociations du Sag-Aftra (syndicat des acteurs, figurants et professionnels des médias du monde entier) pourraient donner le la en Europe. « On recense les différents accords pour voir ce que l'on pourrait porter, expose Louise Rocabert. Nous attendons aussi impatiemment les résultats d'une enquête européenne sur l'usage de l'IA dans nos métiers. » Des groupes de travail dans les branches de la CGT concernées ont été créés.

« Nous voudrions faire un guide des bonnes pratiques pour les professionnels, une charte sur les clauses d'utilisation de l'IA que l'on peut ajouter dans un contrat… », souligne ­Matthieu Martin, également dans le groupe de travail IA du Snap-CGT (syndicats des créateurs des arts graphiques, plastiques et visuels). Antonin indique que « certains auteurs et agents commencent à imposer au sein des contrats une clause engageant l'éditeur à ne pas utiliser l'IA, notamment pour la traduction ». De nombreux professionnels interrogés se disent aussi favorables à l'émergence de labels signalant que cette œuvre est le fruit d'une création humaine, qui contribueraient à la valoriser et à sensibiliser le public. Un pas de plus dans la résistance organisée à l'intelligence artificielle.