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EXTRÊME DROITE

Homonationalisme : comment le RN cherche à récupérer la communauté gay... pour taper sur les autres minorités

12 juin 2026 | Mise à jour le 12 juin 2026
Par | Photo(s) : Bertrand Guay / AFP
Homonationalisme : comment le RN cherche à récupérer la communauté gay... pour taper sur les autres minorités

Marine Le Pen et son groupe RN à l'Assemblée nationale, en conférence de presse.

Homonationalisme, tel est le nom du concept décrivant la manière dont les droits des personnes LGBTQIA+ sont instrumentalisés à des fins xénophobes. Car ces dernières années, l’extrême droite, RN en tête, prend la défense (factice) des homosexuels pour mieux enfoncer les minorités. Une mutation dont les échos viennent de loin. 

Mars 2026. Têtu sort un sondage édifiant : 32 % des personnes LGBTQIA+ compteraient voter pour un candidat d’extrême droite (dont 27 % pour Jordan Bardella) à l’élection présidentielle 2027. Des chiffres quasi similaires à ceux révélés par une enquête d’opinion réalisée par le même magazine en février 2022, mais avec une différence notable : le vote pour le parti d’extrême droite se fait désormais « par adhésion […] et non plus seulement par rejet des autres partis », commente François Kraus, directeur du pôle politique à l'Ifop, auprès de Têtu. Une petite victoire pour le RN : désormais, une part non négligeable des personnes LGBTQIA+, en particulier les hommes gays blancs selon plusieurs études, croient en leurs prises de position. C’est l’une des traductions de ce que la sociologue et activiste queer Jasbir Puar a conceptualisé sous le nom d’« homonationalisme » : l’instrumentalisation des droits des personnes LGBTQIA+ à des fins électorales et xénophobes.

Pour le parti de Marine Le Pen, il s’agit ici d’opposer deux mondes : l’Occident – qu’il représenterait – vu comme une terre de sécurité et d’inclusion pour les femmes et les personnes LGBTQIA+, contre un Sud arriéré, considéré comme dangereux pour les personnes issues des minorités. Cela donne, par exemple, des discours pointant l’homophobie des banlieues, dont les habitants, issus de l’immigration maghrébine et/ou de confession musulmane, constitueraient le véritable danger pour les personnes LGBTQIA+. 

Des comparaisons surprenantes

Dans son essai Homonationalisme, contre la normalisation LGBT (éditions Amsterdam, février 2026), Jasbir Puar développe : « L'homonationalisme est un régime d'inclusion différentielle. Ce n'est pas un complot ni une trahison, mais une manière d'organiser les différences : en rendant certaines visibles et célébrées, et d'autres invisibles, pathologisées ou criminalisées. » Ce faisant, l’homonationalisme permet d’opérer une distinction entre les « civilisés » et les autres (les personnes racisées).

C’est la stratégie du Rassemblement national. Citons, par exemple, Sébastien Chenu, député RN élu dans le Nord et vice-président du parti, pacsé avec un autre député RN, Emmanuel Taché, et cofondateur de GayLib en 2001, qui faisait ce drôle de parallèle dans un article publié par le magazine Elle en décembre 2025 : « Les homosexuels ont un rapport plus incisif à la liberté parce qu'ils ont dû faire acte de violence symbolique pour la conquérir. Marine Le Pen est un symbole de liberté. Elle est la femme qui a dit merde à son père. » Dans cette même enquête, Jean-Philippe Tanguy, son homologue élu dans la Somme, lui aussi publiquement homosexuel, renchérissait, comparant la fille de Jean-Marie Le Pen à… l’icône gay Mylène Farmer : « Discriminée toute sa vie à cause de son nom, Marine Le Pen a cette même blessure que les homosexuels… Elle les comprend. »

Il faut dire que depuis le passage de Florian Philippot, ancien vice-président du Front national, toute une vague de cadres gays se sont implantés dans le parti. Le magazine Têtu dénombrait, sur les 89 députés RN élus aux législatives de 2022, « entre 20 et 25 [qui] seraient homos »Une statistique régulièrement brandie comme étendard quand le parti est accusé de LGBTphobie. En apparence, que de chemin parcouru depuis les années où Jean-Marie Le Pen, à la tête du Front national, laissait libre cours à son homophobie. Même après sa semi-retraite, alors président d’honneur du parti, il disait encore des homosexuels en 2016 : « C'est comme le sel dans la soupe : s’il y en a trop, c'est imbuvable. »

Changement d’échelle

En apparence seulement, car lorsqu’il s’agit de défendre les droits des personnes LGBTQIA+, le RN n’a pas (du tout) accompli sa mue. À l’Assemblée nationale, le RN est vent debout contre l’idée même qu’on puisse évoquer l’identité de genre à l’école, et en discuter en classe. Le député RN Jérôme Buisson, élu dans l’Ain, a même osé s’inquiéter que l’Éducation nationale ne pousse « les enfants à transitionner ». De manière générale, le RN ne mentionne les gays que sur le mode de la citadelle assiégée, assurant leur fournir un rempart, qui n’est que de façade, les isolant et les séparant de la population LGBTQIA+ générale, dont il ne se soucie jamais, voire qu’il discrimine, en particulier les personnes transgenres. D’ailleurs, lors des dernières élections municipales, le Rassemblement national avait encore investi des dizaines de candidats aux propos LGBTphobes, comme l’a révélé Mediapart en mars. Au niveau européen, le tableau n’est pas plus reluisant. Jordan Bardella et ses acolytes n’ont ainsi pas voté en faveur de l’interdiction des thérapies de conversion ou de la dépénalisation universelle de l’homosexualité.

Examiner cette question à l’échelle européenne et internationale achève d’ailleurs de nous éclairer sur les intentions réelles de cet homonationalisme du RN. Marine Le Pen était une fervente partisane de Viktor Orban (ancien Premier ministre hongrois), qui a fait interdire la Pride de Budapest en 2025 et fait passer une loi profondément homophobe en 2021. Le RN est en outre connu pour avoir eu des accointances avec la Russie de Vladimir Poutine et a, à plusieurs reprises, soutenu Donald Trump, alors que les États-Unis ont enchaîné les lois restreignant les droits des personnes LGBTQIA+

Une affaire d’imaginaire

Mais une autre influence nous en apprend davantage. Car cette nouvelle orientation pseudo-progressiste du RN rappelle une autre formation européenne d’extrême droite, le Parti pour la liberté de Geert Wilders, aux Pays-Bas. Ce dernier, venu des sphères libérales de la classe politique de son pays, se prétend défenseur des femmes et des homosexuels pour mieux enfoncer les minorités.  Wilders est allé jusqu’à proposer d’interdire le Coran, le comparant à Mein Kampf. Comme en écho, le député RN Bruno Clavet affirmait en 2025, au micro de l’Assemblée nationale : « Le meilleur bouclier des Juifs, des femmes et des homosexuels, ce sont Marine Le Pen et Jordan Bardella. »

Cet homonationalisme opposant minorités sexuelles et minorités ethniques et religieuses fonctionne en filigrane selon un schéma d’attraction/répulsion. Logique : il trouve (en partie) sa source dans un fétichisme banalisé des personnes racisées flottant parfois dans la communauté LGBTQIA+. Dans un cadre sexuel, ce fétichisme donne lieu à l'emploi d’un vocabulaire ancré dans les imaginaires de domination, de soumission, où les rôles (caricaturaux) sont distribués selon qu’on est racisé ou non : dans cette perspective, l’arabe vivant dans une cité fait figure de personnage dominateur, violent, voire violeur. Il s’agit là d’une mutation très fine du racisme : ce dernier est invisibilisé en passant par la sexualité, explique Marc Jahjah, maître de conférences à l’Université de Nantes, chercheur en sciences sociales. Le « jeu sexuel » reproduit alors les tensions racistes parcourant la société. 

L’homonationalisme a donc des airs de cas d’école : le RN agite la peur des autres en promettant protection et soutien d’une main, tout en s’opposant à toute avancée de l’autre, le tout en s’appuyant sur des imaginaires au vieux fond colonial et un non-dit avilissant mais puissant.  C’est le jeu délétère du parti d’extrême droite.

Nathan Lautier