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Monde

Le travail des enfants, un fléau qui refuse de disparaître... et menace de regagner du terrain en Europe

8 juin 2026 | Mise à jour le 8 juin 2026
Par | Photo(s) : Omer ABRAR / AFP
Le travail des enfants, un fléau qui refuse de disparaître... et menace de regagner du terrain en Europe

Un enfant afghan au travail.

Bien sûr, la grande majorité des États disent combattre le travail infantile. Pourtant, les chiffres mondiaux se maintiennent à des niveaux élevés, comme on le constate à l’approche de la journée internationale dédiée à la lutte contre ce phénomène. Conflits, crises économiques… Les facteurs dopant l’exploitation des mineurs ne manquent pas. Et le fléau pourrait même faire son retour là où on le pensait éradiqué à jamais. Ainsi, en Europe, certains pays abaissent l’âge d’accès à une première forme d'emploi… amoindrissant du même coup les protections censées prémunir les enfants du marché du travail et garantir leur parcours éducatif. 

Chaque année, le 12 juin, la Journée internationale de lutte contre le travail des enfants sert à rappeler que des millions d’enfants à travers le monde prennent quotidiennement le chemin des champs ou des ateliers, plutôt que celui de l’école. L’année 2025 aurait dû marquer la réalisation de l’Objectif mondial de développement durable numéro 8 fixé par l’ONU de « mettre fin au travail des enfants sous toutes ses formes ». Il n’en est rien : à cette date, on comptait encore – selon un rapport conjoint de l’Organisation internationale du travail, ou OIT, et l’Unicef – 138 millions d’enfants et de mineurs, âgés de 5 à 17 ans, astreints au travail, dont 54 millions dans des activités dangereuses pour leur santé ou pour eux-mêmes.  

Pire, même si d’importants progrès ont été faits depuis le début du siècle, avec une réduction de moitié par rapport à l’an 2000, l’horizon d’une éradication du travail des enfants paraît désormais bien lointain. « Au rythme actuel, nous n’atteindrons pas l’objectif d’élimination du travail des enfants d’ici 2030 », déplorait d’ailleurs en février Gilbert F. Houngbo, le Directeur général de l’OIT, lors de la 6ᵉ Conférence mondiale sur l’élimination du travail des enfants, au Maroc. 

Les coupes budgétaires dans les programmes internationaux de développement et la recrudescence des conflits et crises économiques – les guerres et les marasmes sociaux apparaissant comme les principales causes du travail des enfants aujourd’hui – devraient encore renforcer cet échec. Le sursaut nécessaire en matière d’investissements et de mesures politiques lui risque hélas d’attendre.

Une priorité mondiale oubliée ? 

Les règles internationales sont pourtant claires : qu’ils soient ou non signataires des conventions numéro 138 sur l’âge minimum d’admission à l'emploi et numéro 182 sur les pires formes du travail des enfants, ces conventions étant dites « fondamentales », tous les États membres de l’Organisation internationale du travail (OIT) ont l’obligation de « respecter, promouvoir et réaliser l’abolition du travail des enfants ». Ainsi, chaque État peut choisir l’âge légal minimum d’éligibilité à l'emploi à la condition expresse que celui-ci ne soit pas inférieur à 15 ans. C’est ce qu’indique l’article 2.3 de la convention 138. Et il est bien sûr fort possible de le repousser à plus tard. La France, par exemple, a ratifié la convention 138 en inscrivant comme limite l’âge de 16 ans avec de nombreuses conditions restrictives. La convention stipule aussi que les emplois dangereux ne peuvent être ouverts à des personnes de moins de 18 ans. 

Sur le papier donc, tout semble en place. Mais, si le cadre juridique mondial semble solide et accepté en apparence, son application nécessite des moyens, notamment en termes d’inspection du travail, et des mesures sociales : citons l’éducation gratuite, l’accompagnement à la formation, le versement d’allocations familiales ou encore des emplois décents pour les adultes en soutien de famille, par exemple. Or, ils sont trop nombreux à ne pas suivre ces prescriptions. 

Cartographie du fléau

Pour prendre le problème à bras-le-corps, encore faut-il savoir le circonscrire. Les secteurs sollicitant le plus cette main-d’œuvre vulnérable sont bien identifiés. Dans le monde, les enfants et adolescents qui travaillent, à plein temps ou partiellement, se retrouvent principalement dans l’agriculture (61% du total, comme le montre à nouveau l’étude de l’OIT et de l’Unicef). On les retrouve ensuite dans des petits boulots de services (travail domestique, vente sur les marchés, etc.), puis dans l’industrie (activités minière ou manufacturière).  Quant aux lieux où prend place cette exploitation, ils sont bien connus aussi. Aujourd’hui encore, les formes les plus graves de travail des enfants sont associés, à juste titre, aux pays émergents. Plus de 86 millions d’enfants vivant dans les pays d’Afrique subsaharienne travaillent ; comme 17 millions d’Asie centrale et du sud, ou 13 millions d’Asie de l’est et du sud-est ; ils sont encore plus de 7 millions à travailler en Amérique du sud et aux Caraïbes et plus de 6 millions en Afrique du nord et dans la partie occidentale de l’Asie.

Mais des pays occidentaux – 2,3 millions d’enfants travaillent en Europe et en Amérique du nord –  figurent aussi parmi les mauvais élèves, à commencer par les États-Unis. Ce pays est l’un des très rares à ne pas être signataire de la convention 138, à ce jour. La situation y est paradoxale : le pays dispose certes d'un cadre fédéral de protection, mais plusieurs États cherchent à l'assouplir, au nom de la pénurie de main-d'œuvre dans l’agriculture notamment. Et les enfants n’y sont même pas épargnés des tâches les plus périlleuses. « Le pire, en ce qui concerne le travail dangereux des enfants aux États-Unis, ce n’est pas seulement qu’il existe, ni qu’il augmente. C’est que certains législateurs étatiques veulent qu’il augmente », dénonçait déjà en 2023 Andrew Stroehlein, de Human RightsWatch.  

Le cas le plus préoccupant en 2025 est celui de la Floride, où un projet de loi a envisagé de permettre à des adolescents dès 14 ans de travailler de nuit et d'abolir des pauses repas garanties. L'Arkansas avait déjà adopté en 2023 une loi facilitante l'embauche d'enfants sans consentement parental, ce qui montre une tendance de fond dans plusieurs États. Le travail des enfants gagne encore du terrain dans le Nebraska, l’Indiana, en Virginie. 

Vers un recul préoccupant en Europe ? 

Cette pression pour assouplir les règles plutôt que pour les resserrer s’observe aussi en Europe. Outre le fait qu’on observe un manque de volonté de mettre fin à des pratiques clandestines dans certains pays de l’Union européenne, tels que l’Italie ou la Bulgarie, (comme l’a dénoncé Save the Children), des États européens envisagent désormais des réformes pour ouvrir davantage l'emploi aux moins de 15 ans, banalisant de fait les formes les plus précoces du travail. 

C’est ainsi le cas de la République tchèque qui a récemment autorisé le travail aux enfants de 14 ans, franchissant un seuil symbolique, même si l’autorisation ne concerne en principe que les vacances d’été et est assortie de nombreuses conditions. Depuis mars, les « flexi-jobs » sont aussi ouverts aux jeunes Belges de 15 ans, même s’ils n’ont pas fini leurs études secondaires (condition obligatoire précédemment).

Par petites touches, certains législateurs européens voudraient donc normaliser l’idée que le monde du travail devrait empiéter sur la vie des enfants et le temps de l’éducation. Si le grand bond en arrière se confirme, 2030 s’avèrera encore une perspective bien trop optimiste pour la fin du travail infantile. 

Mathilde Dorcadie