Dix ans après la loi sur le droit à la déconnexion, les salariés peinent à mettre en sourdine les conversations professionnelles qui se déroulent sur des applications personnelles, comme WhatsApp et Messenger. Un travail qui ne dit pas son nom.
Plus simple qu'un mail. Plus pratique qu'une réunion. Plus rapide que de se connecter sur l'interface professionnelle. Ce sont les arguments avancés en faveur de l'utilisation des messageries instantanées – comme Messenger, WhatsApp ou Instagram – au travail : d'après l'Ifop, 54% des Français utilisant WhatsApp sont membres d'au moins un groupe professionnel. Et ce, dix ans après la loi du 8 août 2016 – la malheureusement fameuse loi travail – qui posait pourtant un droit à la déconnexion. Ces applications d'abord pensées pour un usage personnel, à l'inverse de plateformes de travail comme Slack ou Teams, offrent un mélange de genres dont certains se passeraient bien.
C'est le cas de Loïc, graphiste de 33 ans, qui a travaillé dans plusieurs agences de communication à Lyon. Des groupes Messenger et Instagram dits « informels » y étaient utilisés pour échanger avec les collègues de son service, manager inclus. Une charge de travail supplémentaire : « La vision du manager c'est que dans un métier créatif tu ne coupes jamais, tu es toujours en veille, souffle-t-il. En off ou pendant les vacances, on nous demandait de prendre des photos et d'envoyer nos inspirations dans le groupe. »
Problème, ce temps de travail n'est pas considéré comme tel : « Il y a cette idée que ce n'est pas du travail, que c'est de la conversation tranquille car on n'est pas sur l'appli officielle du boulot, et sur notre téléphone personnel », regrette Loïc, qui ne compte plus les fois où il se fait reprendre par ses proches, alors qu'il échange sur les groupes, parfois jusqu'à 22 heures. S'il arrive à couper, le matin au petit-déjeuner peut être consacré à rattraper les échanges qu'il a manqués, avant sa prise de poste.
Pourtant, « à partir du moment où c'est un outil qui est à l'initiative de l'employeur, ce sera considéré comme professionnel quelque soit le support », souligne Maître Rachel Spire, avocate en droit social à Paris. Ainsi, les salariés peuvent demander que ces heures passées hors du temps de travail soient récupérées en repos ou payées en heures supplémentaires. « Encore faudra-t-il être en mesure de le prouver, d'avoir une preuve écrite que c'est à la demande de l'employeur et d'estimer le temps passé », ajoute l'avocate.
« On peut louper des trucs »
Pour les travailleurs, l'ambivalence de ces applications, qu'ils utilisent d'abord à titre personnel, renforce la difficulté de s'en détacher. « Tu vois les messages non lus quand tu ouvres l'appli, c'est toujours là en fond, même si t'as mis la conversation en sourdine », déplore Loïc.
Mais est-il possible pour un salarié de refuser d'installer ces applications sur leur téléphone personnel sans être sanctionné ? Dans les faits, oui, « mais il y a le risque que les conditions de travail soient dégradées car le salarié n'aura pas accès à toutes les informations », met en garde l'avocate.
Elsa (le prénom a été modifié) a bien essayé de se détacher du groupe WhatsApp de son lycée professionnel, en Seine-Saint-Denis. L'enseignante de 30 ans coupe même toutes les notifications de son téléphone après 19 heures, loupant au passage des échanges personnels. « Quand on coupe et qu'on revient il y a une centaine de messages, on lit en diagonale donc on n'a pas toutes les informations, on peut louper des trucs, regrette-t-elle, alors que certaines informations ne sont diffusées que via ce canal. C'est un usage qui est en inflation constante, mais qui ne permet pas d'améliorer la communication. »
Elle et ses collègues réfléchissent à la mise en place d'une double SIM pour mieux séparer les échanges pro et perso, « mais nos carnets de note ne sont déjà pas pris en charge, donc on sait que ça sortira de notre proche ».
L'entreprise de Guillaume, salarié dans la sûreté, prend en charge son forfait téléphonique, ce qui ne l'empêche pas de couper aussi ses notifications passé une certaine heure. Sur ses groupes WhatsApp toutefois, « pas de gestion d'équipe », ni d'informations sur l'entreprise pour des questions de sécurité. « On l'utilise surtout pour la veille, s'envoyer des articles, des bons plans, des recherches de prestataires, dit l'homme de 48 ans. C'est vrai que l'application peut sonner toute la journée si on ne coupe pas. »
Un ton trop familier
Et la sollicitation permanente en dehors du temps de travail n’est pas le seul inconvénient en la matière. Le ton employé sur les messageries instantanées peut encore brouiller les pistes entre le personnel et le professionnel. Sur Instagram, le manager de Loïc est blagueur et sympathique, mais froid et distant en face à face. « La façon de communiquer donne plus l'impression d'être dans une conversation de potes, avec des blagues au milieu du travail, note-t-il. Un jour j'ai fait une vanne sur les primes qui ont été gelées, et je me suis demandé si c'était une bonne idée… »
L'avocate en droit social appelle à la plus grande vigilance sur la nature des échanges dans ces groupes. « Si le dispositif est à l’initiative de l'employeur, il faut s'en méfier car la parole est moins libre que dans une messagerie totalement personnelle. Les propos tenus, même sous forme de blague, peuvent être utilisés pour fonder une sanction. » Dans son cabinet, elle voit passer de plus en plus d'affaires où ces conversations sont utilisées comme preuve dans des cas de licenciement.
Son conseil ? Tout conserver. « On a une tendance à l'effacement, mais c'est dangereux et ça n'empêche pas les captures d'écran. On ne peut plus prouver le contexte si on efface, et on ne sait pas quand les messages ont pu être enregistrés par l'employeur ou les collègues. »
Un outil de preuve
Face à ces usages parfois débridés, poser un cadre, notamment via des accords collectifs sur le droit à la déconnexion, devient une nécessité. Dans l'entreprise de Guillaume, la balance vie pro/perso et la protection des données ont bénéficié d'une attention particulière : « On connaît les règles qui nous sont rappelées régulièrement, notamment par les syndicats, ce qui est précieux. » La CGT a d’ailleurs édité un guide sur la question, via l’Ugict.
Outil de surveillance pour l'employeur, la messagerie instantanée peut aussi être un « outil de preuve extrêmement puissant » pour le salarié, souligne Maître Rachel Spire, aussi bien pour matérialiser l'existence de harcèlement qu'un accident de travail. « On a du mal à obtenir des preuves par mail de ses supérieurs, mais la messagerie instantanée est encore un endroit où ils ne se méfient pas trop. »