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Industrie-Environnement

PFAS : les militants face à la répression

26 février 2025 | Mise à jour le 26 février 2025
Par | Photo(s) : Sylvain Thizy / AFPTV / AFP
PFAS : les militants face à la répression

Le 2 mars 2024, des militants d'Extinction Rebellion et Youth for Climate déployaient une banderole sur la façade de l'usine Arkema, dans le sud de Lyon, pour dénoncer la pollution au Pfas.

Malgré une victoire à l'Assemblée nationale, le 20 février, avec l'adoption d'une loi interdisant certains « polluants éternels », les militants qui luttent contre les Pfas sont parfois sévèrement réprimés. Retour sur deux cas d'école, chez Arkema et Seb.

Quatre lettres : Pfas (entendre « pi-face ») derrière lesquelles se cache un enjeu écologique, sanitaire et économique de grande ampleur. Ce sigle désigne une famille de composants chimiques, les perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées, parfois nommés les « perfluorés ». Ils sont utilisés pour leur résistance à la chaleur, à l'eau ou aux graisses, dans une grande variété d'objets de confection industrielle : poêles antiadhésives ; cosmétiques ; textiles imperméables ou encore emballages alimentaires.

Une loi a été votée à l'Assemblée nationale le 20 février pour restreindre leur usage et mettre en place une taxe de pollueur-payeur, 100 euros pour 100 grammes de Pfas rejetés.

Une toxicité avérée

Ces composants hyper résistants ne se dégradent presque pas dans la nature, c'est pourquoi on les surnomme « polluants éternels ». On en retrouve dans l'eau, la terre, l'air… et dans nos corps. Les Pfas ont commencé à être largement exploités dans les années 1940, notamment par la société américaine spécialisée dans la chimie et la biologie, DuPont, qui s'en servait pour produire le Teflon, un revêtement antiadhésif qui tapissait leurs poêles à frire.

Ont suivi plusieurs décennies d'usage décomplexé et surtout dérégulé de ces composants. Or, les Pfas sont toxiques pour la santé, celle des consommateurs, mais aussi des travailleurs qui les produisent ou les manipulent, et des riverains qui résident près des usines. Une trop grande exposition à ces molécules pourrait être la cause de certains cancers, de troubles de la fertilité ou encore de perturbations hormonales.

Il a été prouvé au début des années 2000 que les dirigeants de DuPont étaient au courant de la toxicité du Teflon depuis les années 1960 et qu'ils ont activement tenté d'étouffer l'information.

200 000 riverains contaminés

En France, l'entreprise de produits chimique Arkema, ancienne filiale de TotalEnergies, est une des plus grosses pollueuses aux Pfas du pays. Située à Pierre-Bénite, au sud de Lyon dans ce que l'on appelle « la vallée de la chimie », l'entreprise aurait exposé près de 200 000 habitants de la région à des substances dangereuses, notamment par des rejets dans l'eau. Les employés seraient également contaminés au Pfna, un type de Pfas dix fois plus toxique que le Pfoa utilisé dans le Teflon. Une toxicité dont Arkema aurait été au courant depuis au moins 1997.

Une action sévèrement réprimée

Retour sur le 2 mars 2024. Des militants des organisations Extinction Rebellion et Youth for Climate organisent une action de désobéissance civile non violente à l'intérieur de l'usine d'Arkema. L'objectif est de dresser une banderole dénonçant la pollution aux Pfas. Huit d'entre eux sont interpellés et placés en garde à vue, dont trois qui ont été arrêtés sur un parking voisin. Parmi ces derniers, Eline, 37 ans, responsable Santé sécurité au travail (SST) et protection de l'environnement à la SNCF, et syndiquée à la CGT. « Je ne voulais pas prendre de risques juridiques. L’idée, c’était juste de parler à la presse à l'extérieur du site pour expliquer quelles étaient les revendications du mouvement. » Pourtant, lorsqu'elle rejoint ses camarades militants sur le parking, trois personnes viennent « de manière assez agressive » à leur rencontre, sans se signaler comme étant policiers, et leur demandent ce qu'ils font là.

« Ne le tapez pas, il est non violent. » Eline, militante anti-Pfas

Rapidement, Eline voit un militant projeté au sol et menacé physiquement par un des hommes. Elle a le réflexe de sortir son téléphone pour filmer la scène : « Je dis : Arrêtez, ne le tapez pas, il est non violent. Je ne savais pas trop ce que je faisais mais mon but était de faire cesser cette violence. » Le militant au sol n'est pas frappé mais arrêté, et Eline est « prise en chasse » par un des hommes, qui lui fait ensuite une clé de bras pour récupérer son portable, avant de l'arrêter, elle aussi. C'est en voyant des menottes frappées de l'inscription « Police nationale » qu'elle comprend enfin à qui elle a affaire.

Il s'agissait en réalité d'une patrouille de police dépêchée sur les lieux en prévision de l'action militante. Parmi les trois hommes se trouvait Franck Douchy, directeur interrégional de la police judiciaire (PJ) de Lyon, précédemment visé par deux enquêtes de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), à l'époque où il dirigeait la PJ de Versailles.

Son téléphone détruit sur ordre du procureur…

Après une heure au poste, Éline est notifiée de sa garde à vue. « J'ai passé 48 heures en cellule. Ça a été un cauchemar quand j'ai compris que je ne pourrai pas aller chercher ma fille. » Les policiers l'auditionnent pendant deux heures : « Avec des questions hyper politiques, du genre : est-ce que je soutiens les mouvements d’extrême gauche, qu’est-ce que je pense des mouvements d'ultra droite, quelles sont mes lectures préférées ? Je disais que je n'avais rien à déclarer. »

La militante ne récupérera jamais son téléphone, détruit sur ordre du procureur. Il contenait pourtant la vidéo montrant l'intervention brutale des policiers et leur absence de signalement. Le véhicule personnel d'un autre militant est également perquisitionné. Il n'a toujours pas été restitué à ce jour. « C'était purement vexatoire. Une décision sans fondement, sans réalité », précise Me Olivier Forray, un des avocats des militants.

Le procès d'Arkema…

Les huit sont poursuivis pour « dégradation et participation à un groupement formel en vue de commettre des violences ». Ils sont relaxés en première instance en juin 2024, mais le procureur de la République, avec le soutien d'Arkema, fait appel de la décision pour demander 4 à 6 mois de prison avec sursis. L'audience a eu lieu le 11 février pour un jugement qui devrait être rendu à la mi-mai.

« Ça a duré dix heures trente. On a pu parler de la légitimité de cette lutte et de l’impossibilité de gagner autrement qu’en mettant toutes les formes d'engagement au service de ce sujet-là. À nos yeux, c'était le procès d'Arkema », explique Eline qui, « dégoutée » par sa garde à vue, ressent encore plus l'importance de s'engager aujourd'hui. Une tribune de soutien est en ligne pour demander la relaxe des « 8 d’Arkema ».

Une militante CGT sanctionnée chez Seb

La répression contre les militants anti-Pfas est rude, et ne vient pas toujours des forces de l'ordre. Ouria Belaziz, représentante CGT des syndicats du groupe SEB (dont Tefal est une filière) et membre du collectif CGT Pfas-Aura (Auvergne-Rhône-Alpes), s'est vue sanctionnée d'un avertissement par sa hiérarchie après une intervention lors d'une réunion du groupe Seb. La CGT voit dans cette sanction une tentative d'« isoler et de bâillonner » la parole syndicale.

Le sujet des Pfas fait l'objet de débats dans l'univers syndical. Certains craignent qu'une trop grande régulation, voire l'interdiction de ces substances, entraîne des suppressions d'emploi. La CGT explique que « si l'entreprise continue à polluer, elle tue physiquement ; si elle ferme, elle tue socialement ». Elle appelle à lever la sanction à l'encontre d'Ouria Belaziz, mais aussi à être plus sévère avec les employeurs qui n'assument pas leur responsabilité en matière de santé et de protection des salarié.es, ainsi qu'à contraindre les pouvoirs publics à obliger les producteurs et les utilisateurs de Pfas à investir dans la recherche et développement pour trouver des alternatives à ces substances.

La loi votée le 20 février est une victoire dans un combat qui ne fait toutefois que commencer et dans lequel les pollueurs se défendent. Seb-Tefal, par son lobbying, a réussi à écarter du texte les ustensiles de cuisine en première lecture.