12 juin 2026 | Mise à jour le 12 juin 2026
En redressement judiciaire, le libraire traverse de nouvelles turbulences. Avec la « transformation » de son modèle économique vers le marché de la seconde main, les salariés redoutent suppressions de postes et fermetures de magasins. Un article à retrouver dans notre mensuel Ensemble du mois de juin 2026.
Le couperet est tombé le 28 avril : le tribunal des activités économiques (ex-tribunal de commerce) de Paris a placé le groupe Gibert en redressement judiciaire pour une période d'observation de six mois. Présentée par la direction comme une étape nécessaire pour « restructurer » l'entreprise, la procédure ouvre surtout une période de grande inquiétude pour les quelque 500 salariés du groupe, répartis dans seize magasins en France. Dans ses communications, la direction invoque un « effet ciseau » : hausse continue des loyers, de l'énergie et des coûts fixes, d'un côté ; recul des ventes de livres neufs et marges contraintes par la loi Lang (prix unique du livre), de l'autre. De leur côté, les élus CGT du comité social et économique (CSE) prennent acte de la décision du tribunal, mais dénoncent une gestion opaque : « Nous refusons de payer les conséquences d'une gestion erratique », écrivent-ils dans un communiqué diffusé après l'annonce du redressement judiciaire. Le groupe affirme vouloir accélérer son repositionnement vers le livre d'occasion, un secteur présenté comme plus rentable et en croissance. Mais derrière ce discours rassurant, le syndicat demande à voir.
Des années de choix contestables
L'histoire récente de Gibert nourrit les craintes. En 2017, Gibert Jeune avait été sauvé in extremis après un premier redressement judiciaire. En 2020, le groupe a profité du confinement pour « fermer sans sauvetage ni négocations possibles » trois magasins, rappelle Sophie Rachet, déléguée syndicale CGT. En 2021, un plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) a fait disparaître la plupart des magasins Gibert Jeune, dont ses implantations emblématiques du Quartier latin, à Paris. Enfin, en 2025, l'hécatombe s'est encore poursuivie avec la disparition du magasin de Vaux-en-Velin, près de Lyon. Aujourd'hui, la direction assure qu'aucune fermeture n'est prévue. Pourtant, dans plusieurs villes, les signaux d'alerte se multiplient. À Poitiers, les commandes ont été suspendues et les rachats de livres fortement réduits. Partout, les équipes constatent des tensions sur les stocks, des effectifs insuffisants et une pression accrue dans le travail.
Des propositions ignorées
Les salariés craignent désormais que les recommandations de l'administrateur judiciaire servent de prétexte à de nouvelles économies sur l'emploi. Dans leur communiqué, les représentants CGT alertent aussi sur « des inquiétudes sur l'emploi et les conditions de travail » et réclament de véritables échanges avec la direction et l'administrateur judiciaire. En particulier, ils dénoncent la non-prise en compte de leurs propositions et de recommandations présentées par des experts au sein du CSE. Car, dans ce type de procédure, la variable d'ajustement reste trop souvent le personnel. Les travailleurs de Gibert, nombreux à avoir été formés « maison » et à posséder une expérience unique du livre, de la musique et de l'occasion, refusent de payer les conséquences de choix stratégiques contestables et d'années de sous-investissement.Pour la CGT, il est aujourd'hui indispensable que les salariés disposent d'une totale transparence sur la situation économique réelle du groupe et sur les projets de réorganisation en cours. En outre, défendre Gibert, ce n'est pas seulement préserver des emplois et une enseigne historique : c'est aussi défendre l'accès populaire à la culture.