En limitant désormais à deux ans l'indemnisation du chômage, la réforme portée en Belgique par le gouvernement de Bart De Wever marque une rupture sociale importante. Derrière la promesse de ramener les chômeurs de longue durée vers le monde du travail, les syndicats dénoncent un tournant libéral et autoritaire, aux conséquences sociales massives.
Jusqu'au 1er janvier 2026, la Belgique demeurait une exception européenne, en n'ayant pas de durée maximale d'indemnisation pour son assurance chômage. À la suite d’une réforme, cette indemnisation n'excèdera plus deux ans et différentes vagues d'allocataires voient progressivement leurs droits être résiliés. Pour les nouveaux entrants, la réforme s'applique depuis le 1er mars. « Mais pour les gens qui étaient déjà dans l’assurance chômage avant le 1er mars, il y a une période transitoire qui varie selon la durée du chômage, c’est ce qu’on appelle les différentes vagues » explique Philippe Borsu, secrétaire fédéral de la Fédération générale du travail belge (FGTB), deuxième syndicat du pays. À terme, le syndicat estime que 172 000 personnes perdront leur droit au chômage d’ici au 31 juillet 2027 à cause de la réforme.
Ce coup de vis austéritaire est signé du gouvernement de Bart De Wever, dirigeant du parti nationaliste l'Alliance néo-flamande (N-VA), au pouvoir depuis février 2025. La politique initiée par le leader d'extrême droite, à la tête d'une coalition majoritairement de droite nommée « Arizona » (en raison de la couleur attribuée aux partis qui la composent), marque un bouleversement social et politique dans le plat pays. Le pouvoir prétend que cette mesure amènera un tiers des chômeurs de longue durée à retrouver du travail, tandis que la Banque nationale estime ce chiffre à 20 % au maximum. Un autre tiers devrait se rabattre sur les centres publics d'aide sociale (CPAS), des structures communales qui peuvent, sous certains critères, fournir une allocation.
Félicité par Marion Maréchal Le Pen et Eric Zemmour à sa nomination, auteur d'un essai intitulé Woke où il qualifie le progressisme d' « autodestruction postmoderne » : De Wever défend une politique de baisse des dépenses publiques et sociales, doublée d'accents identitaires. Avec sa « révolution » (comme a déclaré Valérie Van Peel, présidente du N-VA, au sujet de la politique du nouveau gouvernement) au goût amer de « contre-révolution », celui que l’on surnomme BDW est-il le Thatcher belge ?
Un virage libéral et autoritaire
Pour Philippe Borsu, « il y a un virage libéral et autoritaire dans le pays, depuis un an. » Derrière cette limitation de la durée d'indemnisation se cache le traditionnel soupçon envers les chômeurs longue durée, qui « préfèreraient » le chômage au travail. « Ce qui n'est pas vrai, car le versement de l'allocation était aussi conditionné à la recherche active d'un travail, et le non-respect de cette condition pouvait déjà conduire à la suspension des droits. Donc il n'y avait pas de chômage illimité », remarque notre interlocuteur. Les jeunes belges bénéficiaient également d’une forme de chômage, appelée allocation d’insertion, dont ils pouvaient bénéficier après leurs études et avant leur premier emploi : elle est pour sa part réduite à douze moi maximum, non renouvelables.
Pour le syndicaliste, cette réforme n'a pas véritablement de fondement économique : l'état du marché du travail en Belgique ne garantit pas que les chômeurs retrouvent du travail plus rapidement. « C'était un symbole pour la droite. Sur le volet budgétaire, le coût principal pour l'État n'est pas là. C'est une réforme idéologique. »
Un clivage profond
L’idéologie en question diffère de celle charriée par l'extrême droite française, car elle repose sur des clivages belges entre Wallonie et Flandre. Dans un sondage de la chaîne de télévision belge RTL info, 60 % des wallons affirmaient en mars 2025 craindre que le Premier ministre ne favorise, par sa politique, les Flamands au détriment des francophones. La réforme du chômage semblerait en effet toucher davantage la moitié sud du pays, puisque le chômage y est plus important : 7.9 % contre 4.3 % dans la moitié nord, selon Statbel, l'office belge de statistiques.
Les deux régions sont opposées depuis plusieurs siècles pour des raisons historiques : longtemps, la Wallonie francophone a concentré plus de richesses que la province du nord et le français est demeuré longtemps la langue des dirigeants. Aujourd'hui, c'est la Flandre qui prospère économiquement. Depuis la constitution du pays en 1830, les tensions n'ont fait que croître entre les deux régions et avec elles, l'expression d'un vote identitaire, qui culmine avec la victoire du N-VA aux élections législatives de 2024, avec 24 sièges, juste devant un autre parti nationaliste flamand, le Vlaams Belang qui décroche 20 sièges. Un succès qui s’explique également par l'affaissement du bloc central et la perte de vitesse des partis traditionnels, observable dans plusieurs pays occidentaux.
« En Belgique, on a de grandes différences socio-économiques entre nos régions […] mais elles sont instrumentalisées systématiquement par la classe politique, singulièrement la droite nationaliste et l’extrême droite flamande » déplore Thomas Dermine, bourgmestre de Charleroi et membre du Parti socialiste belge, dans les colonnes de La Libre. La réforme du chômage, et les autres réformes libérales prévues ou souhaitées par le gouvernement De Wever, comme les baisses de dépenses pour la santé, sont portées par un stéréotype belge qui voudrait que les Flamands soient travailleurs et méritants, et les Wallons, paresseux. « Pour les Flamands, le Wallon est un fainéant qui vit aux crochets de la Sécurité sociale. Si, dans le discours de la N-VA, vous changez le Wallon par une autre minorité ethnique ou religieuse, vous avez un discours qui est ouvertement raciste. Il y a certains réflexes qui sont communs avec des discours racistes » ajoute Thomas Dermine.
Nationaliste ou hyper capitaliste ?
De Wever semble néanmoins avoir levé le pied sur le volet nationaliste, en affirmant par exemple, lors des Grandes Conférences catholiques en décembre 2025, que la Flandre « n'était pas une fin en soi ». Ce qui pourrait s'expliquer par le fait que la Wallonie est aujourd'hui dirigée par les centristes (Les Engagés) et la droite libérale (Mouvement réformateur), deux partis plutôt bienveillants envers les projets ultra-libéraux du Premier ministre. Lorsque la région était sous majorité socialiste, De Wever se montrait plus radical, estimant en 2008 que le pays n’existait plus. « Le N-VA a le soutien de MR, notamment de Georges Louis-Bouchez qui est une sorte de Trump belge » explique Philippe Borsu. Ce député s'est récemment illustré en traitant, dans un tweet, les journalistes de la RTBF de « fonctionnaires-militants-gestapistes ».
Ainsi, sur le modèle de Giorgia Meloni en Italie, le projet politique d'extrême droite nationaliste du N-VA, arrivé au pouvoir, a plutôt tendance à poursuivre et accélérer la politique économique néolibérale. En 2014, lors d'une précédente coalition réunissant déjà centre, droite et extrême droite flamande, Bart De Wever, avec son parti, était à l'origine de l'augmentation de l'âge de départ à la retraite à 67 ans, à horizon 2030.
Le syndicaliste de la FGTB conclut : « J’ai une expérience d’un certain nombre d’années de politique fédérale, et c’est une des premières fois que le gouvernement est aussi brutal, socialement. Je dirais que c’est du jamais vu. »