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Les « Gueules cassées » du capital : l’affaire Marcel Muller ou la première grande politisation des mutilés du travail

18 juin 2026 | Mise à jour le 18 juin 2026
Par | Photo(s) : Gallica
Les « Gueules cassées »  du capital : l’affaire Marcel Muller ou la première grande politisation des mutilés du travail

Illustration représentant Marcel Muller, parue dans “le Petit journal illustré”, le 26 février 1922.

Dans son livre « l’Affaire Muller : politiser les corps brisés », publié aux éditions de l’Atelier, le chercheur Morgan Poggioli revient sur le destin tragique de Marcel Muller, ouvrier mutilé lors d'un accident du travail dans les années 1920, qui décida  de tuer son contremaître après l’arrêt du versement de sa pension d'invalidité. Un fait divers devenu affaire nationale, qui résonne encore aujourd'hui dans l'actualité. Un article à retrouver également dans notre mensuel Ensemble, en date de juin 2026.

L'affaire aurait pu se limiter aux titres sensationnalistes de la presse de l'époque. « Le crime du manchot » pour certains, « la folie meurtrière du mutilé » pour d'autres… Le business de la formule journalistique aurait pu réduire le meurtre de Marcel Arnoux, chef du contentieux de la Compagnie générale d’électricité, par Marcel Muller à un énième règlement de comptes sur fond de problèmes d'argent. Pourtant, en ce 14 février 1922, le geste désespéré de cet ouvrier gravement mutilé lors d'un accident du travail, et à qui on venait de retirer sa pension d'invalidité, va ouvrir la voie à une politisation inédite de ces « gueules cassées » du capital. Pour le jeune homme, tout bascule lorsque le 25 mars 1920, vers minuit, son bras droit est happé par un laminoir, qui ne sera arrêté que 15 tours plus tard. « Juste avant que sa tête ne soit entraînée dans l'engrenage », relate Morgan Poggioli, docteur en histoire et spécialiste de l’histoire sociale et syndicale de l’entre-deux-guerres, qui vient de publier l'affaire Muller : politiser les corps brisés (l’Atelier).

Au sortir de la Première Guerre mondiale, la France est particulièrement marquée par la question des invalides de guerre. Les problématiques de leur prise en charge, de leur accompagnement et de leur réinsertion après la fin des combats se posent aux pouvoirs publics. « C’est véritablement ce contexte qui permet à l'affaire Muller de bénéficier de ce nouveau regard porté sur les invalides, notamment ceux du travail », rappelle Morgan Poggioli.

Une paupérisation organisée

Tombé par hasard sur cette affaire lors de recherches sur la formation syndicale entre 1918 et 1939, le chercheur se rend compte de l'importance qu’elle revêt… alors même qu’elle n'apparaît pas dans les archives qu’il consulte. « En revanche, on trouve des traces de cette histoire dans la presse syndicale, notamment dans “le Droit ouvrier”, et dans la presse généraliste de l'époque », précise-t-il.

Commence alors un travail d'investigation pour mettre au jour tout un système qui, à l'époque déjà, broie les accidentés du travail, en premier lieu à travers des pensions d’un montant extrêmement bas. Déclaré invalide à 90 % après l'amputation de son bras, Marcel Muller apprend que son demi-salaire ne lui sera plus versé, mais qu’il recevra une rente de 1330 francs annuels. Une pension très insuffisante, même pour l'époque, d'autant plus qu’il est le soutien financier de toute sa famille, c’est-à-dire sa mère, malade, qui ne peut plus travailler, et sa sœur. « Cette décision les condamne, ses proches et lui, à la mort sociale et à la misère », détaille Morgan Poggioli pour éclaircir les motivations du tireur.

Derrière la réduction de cette rente se cache tout un dispositif d'assurances privées, lesquelles ont tout intérêt à limiter le niveau d'indemnisation des blessés. Selon l’auteur, de façon quasi systématique, « patrons, compagnies d'assurances et médecins, accrédités par les deux premiers, s'accordent pour minimiser autant que possible le coût des accidents, face à des victimes en position d'infériorité et souvent peu informées de leurs droits ».

Un système d'économies qui se fait sur le dos des travailleurs et qui a indirectement conduit à la mort de Marcel Arnoux. Ce chef du contentieux de la Compagnie générale d’électricité, où travaillait Marcel Muller, est abattu par ce dernier après qu’il lui a annoncé qu’il était déchu de ses droits. Le salarié mutilé pense alors punir le responsable direct de sa situation – en réalité, il ne tue ici qu’un simple exécutant. Comme le relève Morgan Poggioli, la victime n'était finalement qu’« un rouage de plus dans cette machine à broyer, où la direction ordonne sans se préoccuper des conséquences concrètes de ses décisions ».

Luigi Mangione, le Marcel Muller moderne ?

Si l'affaire a beaucoup fait parler lors du jugement de Marcel Muller, qui a reçu le soutien des syndicats et du personnel politique de gauche lors de sa défense – il fut d’ailleurs finalement acquitté le 31 octobre 1922 par la Cour d’assises -, elle a progressivement fini par disparaître de la mémoire collective. En 2024, elle trouve cependant un écho inattendu de l'autre côté de l'Atlantique, en la personne de Luigi Mangione, suspecté d'avoir tué Brian Thompson, le patron de United Healthcare, le plus gros groupe d'assurance santé américain. Morgan Poggioli identifie plusieurs points communs entre ces deux affaires : l'âge des protagonistes, tous les deux très jeunes, mais aussi le fait qu’ils aient été « victimes de pratiques abusives de la part de leur assureur ». Malgré tout, les motivations semblent différer, Muller s'inscrivant « dans une dimension de vengeance personnelle, tandis que la portée de l'acte de Luigi Mangione est éminemment plus politique », estime l'auteur.

Aujourd’hui, plus d’un siècle plus tard, malgré des améliorations indéniables en matière de conditions de travail et de droits sociaux, la situation de nombreux travailleurs reste très précaire et la mortalité au travail ne diminue pas en France. Les derniers chiffres de 2024 montrent que 764 personnes sont décédées sur leur lieu de travail. Le chiffre monte à 1 297 en comptant les maladies professionnelles et les accidents survenus sur le trajet entre le domicile et le lieu du travail, soit plus de trois par jour. Un triste record pour la France, qui en fait le pays de l’Union européenne comptant le plus d’accidents du travail mortels. Pourtant, malgré cette hécatombe, Morgan Poggioli note que « la question des accidents du travail reste largement sous-traitée dans les médias par rapport à la réalité ».

Sur la question de la prise en charge de ces accidentés du travail, le chercheur maintient que la plupart d’entre eux subissent encore une forte précarité : « Les pensions d'invalidité ont heureusement été revalorisées depuis l'affaire Muller, mais cela n’est pas mirobolant. Aujourd'hui, quelqu’un qui se retrouve mutilé du travail va nécessairement rencontrer des difficultés financières à un moment donné. »

Bonne nouvelle, néanmoins : certains changements positifs devraient bientôt entrer en vigueur. Prévue initialement pour le 1er juin 2026, l'indemnisation des accidents du travail et des maladies professionnelles intégrera, d'ici à novembre prochain, la couverture du déficit fonctionnel. Une disposition qui permettra aux salariés de faire valoir en justice une réparation distincte, qui visera les dommages corporels et moraux persistant après la consolidation, en cas de faute inexcusable de l'employeur.