Élan collectif (1/11) - Coupe du monde : un nouveau terrain de guerre entre l'Iran et les États-Unis ?

Amir Pajouyan, un membre de la diaspora iranienne, à Tucson, en Arizona, où l'équipe iranienne aurait dû s'entraîner.
La Coupe du monde de football, conjointement organisée par le Canada, les États-Unis et le Mexique et qui commence ce jeudi 11 juin, sera le théâtre d'une situation diplomatique délicate : l'équipe d'Iran disputera ses trois matchs de poule (contre la Nouvelle-Zélande, la Belgique et l'Égypte) aux États-Unis, alors que les deux pays sont en guerre depuis l'offensive israélo-américaine du 28 février. Avant même le coup d'envoi de son premier match, le parcours de l’équipe iranienne a été compliqué : les joueurs n'ont obtenu leur visa que le vendredi 5 juin, les forçant, en attendant, à déplacer leur camp de base de Tucson, en Arizona, à Tijuana, au Mexique.
La sélection ne sera par ailleurs autorisée à rejoindre le territoire américain que le 14 juin, soit la veille de son entrée dans la compétition, face à la nation d’Océanie. En outre, quinze membres de l'équipe administrative n'ont pas obtenu de visa, dont le président de la Fédération iranienne de football, Mehdi Taj, ancien commandant des Gardiens de la révolution. En raison des restrictions sur les visas, les joueurs concernés pourraient être contraints d'entrer et de quitter le territoire états-unien les jours de rencontre.
« Le seul antécédent comparable, à mon sens, remonte à la Coupe du monde de 1966, en Angleterre », explique Frédérik Legat, historien et auteur d'une Géopolitique du football, dont le cinquième et dernier volume paraîtra cet automne chez Bibliomonde. « La Corée du Nord s'était qualifiée en jouant un seul match, contre l'Australie. Seulement, techniquement, malgré la fin, de facto, de la guerre de Corée en 1953, la Grande-Bretagne et la Corée du Nord étaient toujours en conflit, parce qu’il n’y avait pas eu de traité d'armistice. »
À quelques mois de la compétition, Londres annonce refuser les visas aux joueurs nord-coréens. La Fifa prend l'affaire au sérieux et menace de délocaliser la Coupe du monde dans un autre pays. « La situation s’est débloquée très vite. Ils ont trouvé un accord qui satisfaisait les deux parties : on délivre des visas, par contre, comme on est en guerre, on n’a pas le droit de faire jouer l’hymne sur le sol ennemi, mais on veut bien hisser le drapeau. C’était une époque où la Fifa était bien plus éthique. Aujourd’hui, Gianni Infantino lèche les bottes de Trump… » C’est vrai que le contraste est fort. En décembre 2025, une poignée de semaines avant le début des opérations contre l’Iran, l’actuel président de la Fifa a ainsi remis un « prix de la paix », créé cette année-là, au locataire de la Maison-Blanche – sorte de compensation pour le prix Nobel de la paix qu'il n'avait pas obtenu.
Conflits à domicile
L’influence de Trump sur ce Mondial sera considérable, puisque 78 des 104 matchs auront lieu aux États-Unis, contre treize au Canada et treize au Mexique. Un proche collaborateur du président, Paolo Zampolli, un Italo-Américain, représentant spécial des États-Unis pour les partenariats internationaux, avait d'ailleurs suggéré à la Fifa de remplacer l'Iran par l'Italie, qui ne s'est pas qualifiée. Ce coup outrancier n’a toutefois pas fonctionné. Car la Fédération internationale de football, tout amie de l'administration Trump qu’elle soit, a besoin de la participation de l'Iran. « L'enjeu économique est immense, à commencer par la diffusion en Iran. Et réciproquement : les Iraniens avaient menacé de boycotter la Coupe du monde, mais jamais une équipe qualifiée ne boycotte cet événement. Les répercussions en seraient énormes : on parle d'une exclusion de la Fifa pour plusieurs années, pour l’équipe nationale et pour tous les clubs du pays. » Si, donc, l'équipe jouera bel et bien, les supporters ne pourront pour autant pas assister aux matchs – le quota de billets réservés à la délégation iranienne (normalement 8 % par match et par pays) a été supprimé.
Aux enjeux internationaux s'ajoutent des tensions internes, alors que l'équipe d'Iran représente par la force des choses un régime dictatorial que beaucoup d'Iraniens contestent, comme l’a montré la révolte des bazars, durement réprimée en début d'année 2026. L'attaquant Sardar Azmoun, troisième meilleur buteur de l'histoire de l'équipe, connu pour ses prises de position en faveur du mouvement « Femme, Vie, Liberté » et apparu sur Instagram en compagnie de Mohammed ben Rachid al-Maktoum, émir de Dubaï allié des États-Unis, n'a ainsi pas été sélectionné pour ce Mondial. « C'est clairement une sanction politique, c'est le meilleur joueur de l'équipe. Le contexte est très tendu entre le régime, les sportifs et le public. En mars, il y a eu la Coupe d’Asie féminine de football, pour laquelle l'Iran était qualifié. Dès le premier match, les filles ont refusé de chanter l’hymne national, parce qu’elles étaient toutes solidaires de la lutte contre le régime, et une dizaine de joueuses ont décidé de faire le mur. Plusieurs sont revenues sur ce qu’elles avaient dit… On imagine qu’elles ont subi des pressions énormes sur leur famille. Mais quelques-unes ne sont pas rentrées et ont demandé l’asile politique en Australie », rembobine Frédérik Legat.
Fête de la fraternité ?
La tension pourrait en outre monter d'un cran si l'équipe d'Iran se retrouvait à affronter celle des États-Unis, une perspective envisageable en 16es de finale si chacune des sélections terminait deuxième de son groupe de poule. Il n'existe que deux précédents d'une telle affiche. La première, lors de la Coupe du monde 1998, organisée par la France, qui a vu l'Iran l'emporter sur la pelouse de Gerland, l'ancien stade de l'Olympique lyonnais, après une rencontre marquée par de nombreux symboles de fraternité, sur fond d'apaisement des relations diplomatiques entre les deux pays. Les 22 joueurs posent alors ensemble sur la photo, les Iraniens offrant des fleurs blanches aux Américains, tandis qu’une journée du fair-play est décrétée. « On était tous restés sur cette belle image de fraternité. Mais tout ceci était en réalité savamment chorégraphié par la Fifa. Même au dernier moment, du côté de l’Iran, ça a bloqué, et les Américains ont dû faire un pas vers eux. Ce n'était que du show », révèle Frédérik Legat.
La deuxième a eu lieu en 2022, lors de la phase de poule de la Coupe du monde au Qatar. Cette fois-ci, le décorum réconciliateur est resté au placard. « Ça s’est beaucoup moins bien passé. Sans compter que, dans les tribunes, pour soutenir l’Iran, il y avait des soutiens du régime, mais aussi des exilés », raconte l’historien. Au même moment, en Iran, des manifestations massives contre le port du voile obligatoire enflammaient le pays…
Alors, à quoi s'attendre en cas de troisième rencontre lors de cette Coupe du monde 2026, cette fois lors d’un match à élimination directe ? « Comme je dis toujours, le football ne crée ni ne règle jamais les conflits géopolitiques. Il n'en est qu'un réceptacle », rappelle Frédérik Legat. La fête de la fraternité ne sera donc vraisemblablement pas au programme cette année.