Alors que des entreprises annoncent d’ores et déjà supprimer de nombreux postes, quelles conséquences l’intelligence artificielle aura-t-elle réellement sur le marché du travail ? Et qu’en pensent les travailleurs ? Nous avons recueilli les témoignages de trois d’entre eux – Glen, comédien de doublage de 52 ans ; Mathilde, graphiste de 23 ans ; Paul, médecin de 71 ans. Un constat, déjà : chacun estime que l’IA est en train de bouleverser la conception qu’il se fait de son métier. Un article à retrouver dans le trimestriel
« La Vie ouvrière », d’avril 2026.
Au début du mois de mars, la société Anthropic, à l'origine de l'agent conversationnel (chatbot) Claude, a publié un rapport évaluant les conséquences que l'intelligence artificielle pourrait avoir sur le marché du travail. Les domaines de l'art, de la vente ou encore de la programmation figurent parmi les secteurs qui seront, selon les scientifiques, les plus touchés par un remplacement technologique à moyen ou long terme. Un constat qui, en France, fait écho aux 1 800 emplois menacés de suppression à la Société générale, ou au numéro 1 français du conseil en informatique, Capgemini, qui envisage, via des reclassements et des départs volontaires, de supprimer 2 400 postes.
L'hémorragie semble généralisée, tandis que l'intelligence artificielle se retrouve au cœur des préoccupations des travailleuses et des travailleurs. Ils sont à l'aube, à l'acmé ou au crépuscule de leur carrière professionnelle et, pour chacun d'entre eux, l'IA bouleverse la conception de son métier. Mathilde vient à peine d'entrer sur le marché du graphisme qu'à 23 ans, elle envisage déjà sa reconversion professionnelle. Glen, comédien de doublage, a connu l'âge d'or de sa profession, juste avant le Covid, après des années où la discipline a été sous-estimée. Aujourd'hui, l'arrivée de l'IA le pousse à s'engager syndicalement pour défendre ses droits. Quant à Paul, médecin, il a finalement adopté l'intelligence artificielle à la toute fin de sa carrière. Dans son domaine, il y voit une opportunité plus qu'un risque, à condition de garder son esprit critique, et de continuer à entraîner le plus humain et le plus irremplaçable des modèles de réflexion : l'intuition.
Glen Hervé, comédien de doublage : « Ce que l’on fait, c’est du spectacle vivant, pas du spectacle artificiel »
« J'aime le côté artisanal de notre métier, car il faut aller chercher les émotions tout au fond de soi. On ne dit pas juste des mots pour dire des mots, on les interprète de manière charnelle. » Assis dans ce café du quartier du Marais, à Paris, Glen Hervé occupe l'espace. Sa voix est assurée, sa diction tout en rythme et en pauses réfléchies. En fermant les yeux, les plus cinéphiles pourraient penser qu'ils discutent avec le héros charismatique du film Morbius, ou encore Loid Farger, du film d'animation Spy x Family. Et pour cause. À 52 ans, cela fait plus de dix-sept ans que Glen Hervé use de sa voix comme comédien de doublage, notamment pour des films comme Marty Supreme ou des séries comme « Black Mirror ».
Celui qui a débuté sur les planches dès l'âge de 13 ans définit son art par l'émotivité qu'il y insuffle. Alors, il y a trois ans, lorsqu'on a commencé à parler d'intelligence artificielle dans son milieu, il se souvient avoir assisté au début du développement extrêmement rapide de ce qu'il appelle « la machine ». Plus qu'une technologie, Glen Hervé compare l'IA à une « carotte », au goût bien amer. « Les patrons n'arrêtent pas de promettre que l'on peut tout faire avec elle, et en un claquement de doigts. Pour faire baisser le prix des devis, ils réduisent nos temps d'enregistrement et si l'on a le malheur de se plaindre, on nous dit : “Estimez-vous heureux, avec l'IA, on peut tout faire instantanément.” »
Une accélération des cadences qui a des effets en cascade. Des auteurs chargés des traductions, « qui n'ont plus le temps de faire un travail précis », aux acteurs « qui doivent parfois réécrire en plateau des répliques écrites dans la précipitation », jusqu'aux directeurs artistiques, « constamment sous pression », c'est toute la chaîne de création artistique qui en pâtit. « Et c'est d'autant plus regrettable parce qu'il y a un vrai patrimoine à protéger. Le doublage français est une exception culturelle qu'on nous envie à l'international », précise Glen Hervé.
Pourtant, l'artiste n'est pas réfractaire à l'utilisation de l'IA comme béquille. « Si je peux travailler mais que j'ai un rhume ou le nez bouché et que l'IA peut résoudre ça, pourquoi pas ? Si ça reste de l'ordre logistique, ça ne me dérange pas », jauge-t-il, tout en restant lucide. « L'argument avancé selon lequel l'IA nous permettrait d'atteindre la perfection au niveau vocal, je n'y crois pas. La perfection, ça n'existe pas. Ce que l'on fait, ça s'appelle du spectacle vivant et pour une bonne raison, ça n'est pas du spectacle artificiel. »
Alors, avec l'association professionnelle Les Voix, dont il fait partie, Glen Hervé a participé à la campagne « TouchePasMaVF » pour mobiliser les politiques et les acteurs du secteur afin qu'ils s'emparent de la question. « Avec les syndicats comme le SFA-CGT [représentant les artistes interprètes, NDLR], on organise des réunions avec les grands studios et nos employeurs. Ils sont super engagés et volontaires, mais je pense qu'on n'arrivera à rien si le gouvernement ne légifère pas », déclare-t-il. Alors que le coût environnemental de l'utilisation de l'IA se révèle toujours plus catastrophique, Glen Hervé aime à penser qu'il s'agit d'un effet de mode, « et qu'une fois que ces entreprises en auront marre de faire joujou avec leurs derniers-nés, elles passeront à autre chose. Qu'on passera tous à autre chose ».
Mathilde Strauss, graphiste : « D’ici à dix ans, la partie créative de notre métier sera morte »
Pas de bureau ni d'open space, c'est depuis le confort de sa chambre que Mathilde Strauss, 23 ans, travaille en indépendante. Fraîchement diplômée après des études de design graphique à Tours et une alternance dans une agence de publicité parisienne, Mathilde a commencé, depuis septembre dernier, un métier qu'elle a toujours voulu faire. En plus des méandres administratifs, de la précarité et des autres galères du free-lance, elle s'est découvert une concurrente de taille. Elle peut produire des maquettes à volonté, elle se permet de faire des propositions détaillées en deux temps trois mouvements et, surtout, elle propose des prix indécents, car bien trop bas, à ses clients. Cette nouvelle rivale, c'est l'intelligence artificielle, et elle a fait son trou dans le milieu du graphisme et du design en un temps record. « C'est pendant ma dernière année de licence qu'on a commencé à en parler, en 2023. Au début, tout le monde était un peu méfiant mais, deux ans après, on nous a fait comprendre que si on ne l'utilisait pas, on resterait sur le carreau professionnellement. »
Avant même qu'elle ait fini ses études, Mathilde a vu l'IA progressivement vampiriser les compétences créatives inhérentes à son métier, et à un rythme effréné. « Ça a commencé avec la génération de textes depuis ChatGPT, puis celle d'images et de vidéos de plus en plus réalistes avec le logiciel Midjourney. Aujourd'hui, Gemini peut faire de la retouche photo, il y a même des IA spécialisées dans la création de sites web, ou de logos, qui vont réaliser en trente secondes ce qu'un graphiste a mis des années à apprendre. » Pour faire sa place et assurer sa sécurité financière, la jeune travailleuse indépendante a dû s'adapter. Elle cherche dorénavant en priorité des clients dans le domaine de la publicité, « parce qu'ils ont des budgets et des besoins réguliers ». Une manière pour elle de trouver un peu de liberté et travailler à côté dans le milieu culturel, qui rémunère moins. « Je pense que, d'ici à dix ans, la partie créative de notre métier sera morte, alors autant s'amuser maintenant et gagner en expérience », avoue-t-elle, résignée.
Face à des IA au développement apparemment inéluctable, les graphistes ont peu de moyens de lutter et se retrouvent souvent pris en étau entre le besoin de visibilité et le risque de pillage de leurs créations. « Si on veut exister, on n'a pas le choix, on doit se montrer sur les réseaux sociaux. Il n'y a pas longtemps, Instagram a changé ses conditions d'utilisation et si on ne refusait pas de manière explicite, on donnait notre consentement pour que nos projets entraînent des modèles d'IA du réseau social. Et rien n'est réellement fait pour nous protéger, nous et nos créations. »
Face à la raréfaction des clients et aux difficultés à faire exister des projets réellement créatifs ou qui ont du sens, Mathilde avoue déjà chercher une sortie de secours. Plus question pour elle de mettre tous ses œufs dans le même panier, ou tous ses pinceaux dans le même pot. Parmi ses amies de formation, l'une a déjà abandonné le design graphique pour commencer une formation en soudure. « C'est peut-être le seul point positif de l'IA, estime Mathilde. Ça poussera sans doute les artistes à retourner vers l'artisanat manuel. » De son côté, la jeune femme commence à envisager un apprentissage dans le milieu du tatouage, « parce que là, au moins, on sait que l'IA n'est pas près de nous remplacer ». À moins que…
Paul Robel, médecin : « On est beaucoup plus efficace quand l’intelligence humain travaille de concert avec l’IA »
Il n'y a pas d'âge pour se tenir à la page. C'est ce que Paul Robel, 71 ans, s'est dit quand, au début de la crise du Covid, le médecin généraliste fraîchement retraité a proposé de donner un coup de main aux urgences de l'hôpital de Vannes (Morbihan). À hauteur de deux demi-journées de travail par semaine, celui qui avait fait carrière en se servant, peu ou prou, de l'intelligence artificielle, a constaté la généralisation de son utilisation, « surtout en imagerie médicale pour les scanners et les IRM ». Au sein des urgences de son l'hôpital, cela fait vraiment deux ans que l'IA est utilisée de manière extensive, mais toujours pour des tâches rudimentaires, à la marge. « Pour l'instant, on en est au stade des applications pratiques mais très ponctuelles, confirme Paul Robel. On utilise l'IA majoritairement pour l'interprétation des radios, pour définir s'il y a une fracture, une entorse ou un épanchement, par exemple. Sinon, on s'en sert pour faire des recherches documentaires. »
Dans le milieu médical, l'IA est rarement vue d'un mauvais œil. Et pour Paul Robel, les bénéfices de cette technologie sont indéniables. « L'IA permet d'automatiser une grande quantité d'étapes chronophages, ce qui dégage du temps et offre un service de soins plus qualitatif pour les patients. C'est un outil qui va indéniablement améliorer notre pratique, et qui le fait déjà aujourd'hui. On est beaucoup plus efficace quand l'intelligence humaine travaille de concert avec l'intelligence artificielle. » Un optimisme qui vient peut-être du fait que, dans ce secteur, contrairement aux emplois moins qualifiés, ceux des spécialistes ne sont pas directement menacés. « La médecine est une discipline tellement complexe qu'il faudra vraiment attendre les ordinateurs quantiques et leur puissance de calcul pour envisager de nous remplacer », estime le médecin.
En attendant cette révolution, Paul Robel remarque néanmoins que l'IA est d'ores et déjà en train de modifier les pratiques des professionnels de santé : « Aujourd'hui, les jeunes médecins commencent par regarder le compte rendu fait par l'IA avant de lire les radios, de le confirmer ou de l'infirmer. Personnellement, je continue de faire l'inverse. » Après une carrière longue de plusieurs décennies, le soignant, aujourd'hui à temps partiel, questionne toujours par principe les diagnostics réalisés par la machine, arguant que « si la technologie actuelle est très efficace pour repérer certains symptômes, elle a la fâcheuse tendance à en invisibiliser d'autres, tout aussi importants ».
Pour le professionnel, les inquiétudes relatives à une éventuelle démocratisation de l'intelligence artificielle se situent du côté des patients. En ligne de mire : la collecte des données, qui permet d'entraîner les modèles d'IA, et les problèmes de confidentialité qui en découlent. « L'IA permet de croiser les informations d'un patient avec celles de plusieurs millions d'autres. En matière de dépistage et de soins, notamment pour les maladies rares, c'est une aubaine. Mais si ces données sont volées ou vendues, cela peut poser des problèmes pour une personne malade qui voudrait obtenir un prêt ou souscrire une assurance. »