29 juillet 2026 | Mise à jour le 29 juillet 2026
Les épisodes successifs de canicule cette année ont amené dans le débat public la question des horaires aménagés pour certains travailleurs exposés à la chaleur. Mais le travail en horaires décalés n’est pas sans conséquences, tant sur la santé physique et mentale que sur la vie personnelle.
« On ne va pas mettre le pays à l’arrêt, parce qu’il fait 30 degrés », déclare le 24 juin Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail et des Solidarités, au micro de RTL. « On adapte les horaires pour éviter les moments les plus chauds et travailler quand il fait plus frais. » Une proposition inspirée du modèle espagnol. Bien que les fortes chaleurs représentent un véritable danger pour la vie des travailleurs exposés, le travail en horaires décalés ou atypiques – tôt le matin, en coupure, tard le soir, de nuit – sur le long terme leur est aussi néfaste.
Protéger de la chaleur mais pas la santé
« Depuis le mois de mai on prend cher. On a des gars qui dorment debout sur les chantiers », constate Frédéric Mau, salarié chez Vinci Construction en Ille-et-Vilaine et secrétaire fédéral CGT Construction bois et ameublement. « Quand on démarre un chantier à 6h, le temps d’arriver sur le site, ils doivent se lever à 4h. » Et l’accueil n’est pas toujours cordial. « La France ce n’est pas l’Espagne. Là-bas vous pouvez démarrer un chantier à 5h en ville, personne ne vous dit rien. Nous, on démarre à 7h, on se prend des trucs du quatrième étage. » Bien qu’exténuants, les horaires matinaux sont vitaux pour les ouvriers du BTP. « Les températures annoncées c’est à l’ombre », poursuit Frédéric Mau. « Les gars ont fait des mesures sur le chantier : il ne faisait pas 38 degrés mais 67 degrés au soleil. On ne travaille pas à l’ombre. »
« En seize ans on a dû changer au moins cinq fois de rythme de travail », retrace Cathie Bouvet, secrétaire générale de la FNAF-CGT et ancienne salariée de l’usine Délifruit, à la cadence non-stop. « Au bout de huit mois à alterner six jours de travail – deux matins, deux après-midis, deux nuits – et deux jours de repos, on avait plein d’arrêts maladie et d’accidents de travail, c’était intenable. » Un troisième jour de repos a été ajouté. Cyril Rodillon, infirmier aux urgences et secrétaire général de la CGT du Centre hospitalier intercommunal de Toulon et de La Seyne, raconte l’épuisement des gardes de 12h, et l’impact à plus long terme sur la santé. « Chez les femmes on a à peu près un cancer du sein par an, autour de 40 ans. Les hommes, c’est plutôt les problèmes vasculaires vers 50 ans. » Sans compter les problèmes de digestion, de fluctuation de poids et d’accidents de la route pour aller ou revenir du travail. Cathie Bouvet confie le décès récent « d’un bon copain, qui a fait un malaise cardiaque et s’est tué en voiture. Il était en train de monter son dossier pour partir à la retraite. »
Vie personnelle en coupure
Et cette vie professionnelle en décalage avec le reste du monde semble parfois tout dévorer. « Au bout de deux-trois ans j’ai dit : quand tu travailles à Délifruit tu n’as plus d’amis » glisse Cathie Bouvet. « Et tu n’as plus de famille non plus. À part les salariés en couple ensemble, quasi tous les autres ont divorcé. La fatigue rend irritable. On avait nos jours de repos la semaine et peu de week-ends. Les gens n’osent plus appeler car ils ne savent jamais quand on est disponible. » Même constat pour Cyril Rodillon. « Et quand un enfant arrive, ça devient ingérable. La nounou coûte un mois de salaire et on rate des moments essentiels. » Ethan, animateur périscolaire, travaille de 7h30 à 8h30, puis de 11h30 à 13h30 et de 16h à 18h30. « C’est le métier qui veut ça. » Il voit sa vie sociale et culturelle se réduire. « Je n’ai pas les moyens et je suis fatigué. On finit par boire un coup entre collègues, mais on n’a pas du tout les mêmes centres d’intérêt. »
Après trois ans de coupure dans un restaurant, Léa choisit de préserver sa vie de couple. « La dernière année je voyais mon compagnon 10 minutes par jour, en fin d’après-midi. Il se forçait à rester réveillé pour être sûr que je rentre sans problème du travail mais il avait envie de dormir. » Alex, maraîcher, envisage de reprendre son ancien métier en journée pour profiter de sa vie sociale et de famille avec sa compagne Marie. « J’ai repris un travail de bureau à temps plein. Je dois gérer l’intégralité des tâches de la maison », explique-t-elle. « Il part tôt et rentre tard, lessivé. À 19h30 j’ai déjà préparé le dîner, mes deux enfants ont mangé, moi aussi parfois. Ça va parce qu’on peut dialoguer. »
Repenser le rythme de travail
« Il y a un compromis à trouver entre les contraintes physiologiques et celles du travail », résume Philippe Cabon, enseignant-chercheur en ergonomie à l’université Paris Cité et spécialiste de l’accompagnement des entreprises sur la gestion du travail en horaires décalés. « Le travail de nuit permanent c’est le pire dans l’échelle des risques. Vous êtes en décalage horaire permanent. » Le corps humain reste programmé pour travailler le jour et dormir la nuit, d’où les nombreuses conséquences sur le métabolisme quand ce n’est pas le cas. « Mais on ne peut pas demander à un boulanger de commencer en journée, ni aux hôpitaux et aux prisons d’arrêter la nuit. » Pour lui, il faut sensibiliser les entreprises et les syndicats aux risques liés aux horaires décalés en matière de sommeil, d’alimentation, d’activité physique et d’exposition à la lumière, afin de protéger au mieux la santé des travailleurs concernés.
Quant à l’adaptation en période de canicule, Philippe Cabon est prudent : « Les gens qui travailleraient la nuit seraient amenés à dormir le jour. Déjà, ce n’est pas du tout réparateur, toutes les études le montrent, et on s’exposerait quand même à des chaleurs plus importantes. On ouvre la boîte de Pandore à d’autres formes de risques. » Quoiqu’en dise Jean-Pierre Farandou, « il y a une température à partir de laquelle on considère qu’on ne peut plus travailler », poursuit Philippe Cabon. « Quand un salarié vient travailler alors qu’il n’est pas en état, il coûte plus cher qu’un salarié qui ne vient pas. »