Derrière la construction d'un temple hindou près de Paris, l'ombre du régime suprémaciste de Narendra Modi

Après l’inauguration du premier temple hindou traditionnel en France, le 2 septembre, dans la Seine-et-Marne, l'inquiétude grandit. Entre soupçon d'esclavage des ouvriers bâtisseurs, risque d’instrumentalisation de l’hindouisme par le régime d’extrême droite indien pour diffuser sa propagande nationaliste sur le sol français et possibles ingérences à l’orée de la présidentielle 2027, les questions se multiplient.

Par Jonathan Baudoin
Par Jonathan Baudoin
Publié le 8 septembre 2026
FRANCE-RELIGION-HINDUISM-BAPS
Le premier temple hindou traditionnel de France, érigé à Bussy-Saint-Georges, a généré sa première polémique : la délégation du BAPS, à l'origine de la construction, a dû présenter ses excuses après avoir participé à une visite de la Tour Eiffel , samedi 5 septembre, lors de laquelle les femmes salariées de du monument ont été évincées. Crédit : Kenzo Tribouillard / AFP

Le nationalisme hindou est-il en train de creuser son sillon en France ? Alors qu’une délégation du mouvement spirituel hindou BAPS, à l’origine de la construction du temple de Bussy-Saint-Georges, dans la Seine-et-Marne, a créé la polémique, ce samedi 5 septembre, lors d’une visite de la Tour Eiffel réalisée sans la présence des femmes salariées du monument, la question paraît plus que légitime. L’inquiétude autour des menées de ce mouvement est par ailleurs partagée par l’association Indian Alliance Paris (IAP), un collectif progressiste réunissant des membres de la diaspora indienne installés dans l’Hexagone, qui organisait une réunion publique, le même jour, avec la CGT, Attac et l’Association culturelle des travailleurs immigrés de Turquie (Actit), dans les locaux de cette dernière, dans le Xe arrondissement de Paris.

Objectif de la conférence : mieux comprendre la montée de l’extrémisme hindou, notamment à travers l’analyse de l’Hindutva, l’idéologie politique au fondement de ce suprémacisme, devenue doctrine d’État sous l’impulsion du Premier ministre, Narendra Modi. Il s’agissait également d’éclairer la diffusion des réseaux extrémistes hindous dans le monde, ainsi que leurs liens avec les autres extrêmes droites.

Une secte hindoue derrière le temple

Cette présentation avait lieu trois jours seulement après l’inauguration du BAPS Swaminarayan Hindu Mandir, le premier temple hindou traditionnel érigé en France, sur l’Esplanade des religions et des cultures de Bussy-Saint-Georges. BAPS, du nom de l’ONG qui a supervisé sa construction, la Bochasanwasi Akshar Purushottam Swaminarayan Sanstha, une organisation religieuse hindoue fondée en 1907 et qualifiée de « secte » par certains travaux universitaires.

La BAPS ne cache par ailleurs pas ses liens avec le Bharatiya Janata Party (BJP), le parti nationaliste qui a porté Narendra Modi au pouvoir en 2014. Créé en 1980, le BJP est considéré comme l’aile politique du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), une organisation paramilitaire d’extrême droite fondée en 1925. L’universitaire Partha Sarathi Roy, membre de l’IAP, rappelle que le RSS a compté parmi ses membres Nathuram Godse, le nationaliste hindou qui a assassiné Gandhi en 1948, et que Narendra Modi en a été un cadre dirigeant pendant des années, avant de rejoindre le BJP.

Largement inspiré du fascisme de Benito Mussolini et du nazisme d’Adolf Hitler, le RSS défend la conception d’une nation indienne fondée sur l’hindouisme, promeut une lecture révisionniste de l’histoire du pays et multiplie les discours de haine envers les minorités, en particulier les musulmans, les chrétiens et les sikhs, sans oublier les militants communistes.

« Ils leur ont déroulé le tapis rouge »

Après avoir retracé les liens historiques entre le BAPS et le RSS, les intervenants ont fait part de plusieurs de leurs interrogations au public. Sylvain Goldstein, ancien conseiller confédéral au pôle international de la CGT, s’est par exemple étonné que le BAPS, qui a porté la construction du temple, soit officiellement enregistré comme une association loi de 1901, et non comme une association cultuelle, quand bien même son objet est de « promouvoir la doctrine d’Akshar Purushottam Swaminarayan de la religion hindoue […] ; l’exercice public de cette religion […] ; assurer en France des prières, des méditations et des services religieux hindous […] ; l’acquisition, la location, la construction, l’équipement et l’entretien des bâtiments utilisés pour l’accomplissement du culte hindou […] ».

Les militants de l’IAP ont par ailleurs indiqué avoir interpellé les élus locaux sur le coût du temple et les modalités de son financement, mais signalé qu’aucune réponse ne leur avait été apportée à ce jour. Un silence qu’ils ont mis en regard de l’enthousiasme des politiques présents le jour de l’inauguration, parmi lesquels Valérie Pécresse, la présidente de la région Île-de-France. « Ils ont déroulé le tapis rouge à BAPS », déplorent les intervenants, qui regrettent que cette construction soit vue comme un signe de la bonne entente entre la France et l’Inde, déjà symbolisée ces dernières années par la vente de Rafale au régime de Modi.

Des conditions de travail épouvantables

Le journaliste Emmanuel Vire, membre du SNJ-CGT dont il est l’ancien secrétaire général et actuel copilote de la commission de lutte contre les idées d’extrême droite, a pour sa part estimé qu’il y avait beaucoup à redire sur le traitement médiatique de l’édification du temple de Bussy-Saint-Georges, certains titres de presse s’étant contentés, selon lui, de reprendre les éléments de langage du pouvoir indien, tout en faisant l’impasse, par exemple, sur les conditions de travail des ouvriers. Car ce n’est pas la première fois que BAPS est mis en cause à ce sujet. En 2021, quelque 200 ouvriers travaillant sur un chantier de BAPS dans le New Jersey avaient en effet porté plainte contre l’organisation, affirmant avoir travaillé jusqu’à treize heures par jour pour moins de deux dollars de l’heure, en étant logés dans des caravanes avec interdiction de sortir et leurs passeports confisqués, ainsi que le rapporte Mediapart.

Emmanuel Vire craint donc que les ouvriers bâtisseurs de Bussy-Saint-Georges soient exposés à « un risque d’esclavage, doublé d’un risque de silicose ». La taille des pierres les aurait en effet contraints à inhaler des poussières de silice, ce qui peut les amener à contracter cette maladie pulmonaire incurable. Mais les témoignages seront difficiles à recueillir, a-t-il souligné, ces travailleurs appartenant aux castes les plus exploitées et les plus déconsidérées, notamment celle des dalits (les « intouchables »), qui constituent le groupe le plus marginalisé de la hiérarchie des castes en Inde. Et impossible de compter sur l’inspection du travail : celle-ci n’a pu visiter le chantier qu’une seule fois, en 2024, précise Sylvain Goldstein.

Un risque sérieux d’ingérence

Enfin, plus généralement, la question des liens entre BAPS et le pouvoir indien actuel se pose. Car si l’organisation se présente officiellement comme « apolitique », avec pour unique but le rassemblement des diasporas indiennes autour du culte hindou, les intervenants de l’IAP pointent, eux, un risque sérieux d’ingérence électorale. Et rappellent notamment que, comme l’avait révélé The Guardian, lors des élections générales de 2019 au Royaume-Uni, des messages avaient été envoyés aux électeurs hindous sur WhatsApp pour les inciter à soutenir les conservateurs de Boris Johnson, le Parti travailliste, alors dirigé par Jeremy Corbyn, étant accusé d’être « anti-indien » et « anti-hindou ».

Autant d’éléments que le camp progressiste devra garder en tête à l’approche de la future élection présidentielle, afin de ne pas s’exposer à des accusations d’anti-hindouisme, ces dernières n’étant en vérité qu’un simple vernis au service d’un agenda identitaire et suprémaciste, dans la droite ligne de l’extrême droite hexagonale. Et ce ne sont pas les salariées de la Tour Eiffel qui diront le contraire.

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