L’interview était trop éprouvante, Michel Rodriguez n’a pas eu la force de répondre à toutes les questions. Trop de mauvais souvenirs ont refait surface. Il s’en excuserait presque, renvoyant vers son blog où il raconte les maltraitances subies par l’Éducation nationale dans la dernière partie de sa carrière.
Mais l’ancien professeur agrégé de mathématiques, aujourd’hui à la retraite, tient à revenir sur l’épisode marquant du 8 octobre 2019. « Progressivement, je perds l’usage de la parole, noyée dans mes sanglots devant 34 élèves au regard atterré. Mon corps ne répond plus. Je finis par m’excuser et interrompre le cours. Je vais à la loge demander à ce qu’un assistant prenne ma classe en charge… Dans le parking souterrain, je mets dix minutes à pleurer toutes les larmes de mon corps et à retrouver les moyens de rentrer chez moi. Le lendemain, le médecin me prescrit un arrêt jusqu’aux vacances de la Toussaint. Burn-out. »
Diverses formes de pressions
La situation aurait dégénéré dès 2017. Un nouveau proviseur avait pris ses fonctions dans le lycée depuis peu. Il aurait vu d’un mauvais œil la pétition lancée par Michel Rodriguez pour soutenir une collègue violemment prise à partie lors d’un échange avec une parent d’élève. « J’étais catalogué comme gêneur. Les attaques envers moi n’étaient jamais directes : influence auprès des parents, des élèves ou des autres professeurs. Sans aucune trace écrite. Le plus angoissant, c’était de ne pas savoir d’où venaient ces tirs… », décrit le retraité.
« Ils l’ont sciemment démoli », tranche Pierre-André Dionnet, lui-même professeur de français dans les Hauts-de-France, qui a fait l’essentiel de sa carrière au collège, en zone d’éducation prioritaire (ZEP). Il raconte : « Je subis du harcèlement et diverses formes de pressions depuis plus de vingt ans, de la part de la hiérarchie et d’une partie de l’administration du rectorat de Lille. Tout a commencé en 2003, quand j’ai participé aux grandes grèves contre la réforme des retraites. Ensuite, j’étais le seul à me mobiliser contre les suppressions de postes, à défendre les collègues féminines victimes de choses anormales… », rapporte celui qui affirme être le premier lanceur d’alerte à avoir parlé des violences sexuelles dans l’Éducation nationale, avant #MeToo.
« J’ai des collègues qui se sont suicidés »
Pierre-André Dionnet énumère les coups bas auxquels il est confronté, de « la campagne de calomnies menée par un chef d’établissement avant ma prise de poste » au rectorat qui envisage de lui retirer quatre jours de salaire pour des cours prétendument non assurés. « Heureusement, j’avais un double des feuilles d’émargement pour me défendre ! Mais je ne sais toujours pas qui a pu lancer cette fausse accusation. C’est la technique du mobbing : une forme de harcèlement horizontal et vertical, où l’individu est remis en cause professionnellement et personnellement. J’ai des collègues qui se sont suicidés à cause de ça ! »
Parfois, la stratégie employée est plus insidieuse : nombre limité de photocopies, emploi du temps surchargé, classes difficiles à gérer, rétention d’informations… « Avec la hiérarchie, c’est un rapport de force constant », témoigne Christophe Tardieux. Sous le pseudo Remedium, ce professeur des écoles tient la série « Cas d’école », où il dépeint le calvaire de ses pairs. « Le rectorat, les directeurs académiques des services de l’Éducation nationale… Je les appelle les sans-visages. Nous n’avons pas l’impression d’avoir des personnes physiques en face de nous, mais une administration très froide, qui ne répond que par des textes ou des phrases types. »
Dans le privé, la situation n’est guère mieux. « Un directeur m’a déjà hurlé dessus et a tenté de me frapper… Tout ça pour l’affectation d’une salle ! », se remémore Laëtitia Bramoullé, enseignante, désormais dans le public, et porte-parole du collectif Stop aux souffrances dans les établissements catholiques. Au mois de juin, le sénateur (PCF) Pierre Ouzoulias a interpellé le ministre de l’Éducation nationale sur la difficulté d’obtenir la protection fonctionnelle pour les agents publics au sein des établissements privés sous contrat lorsqu’un contentieux les oppose à leur direction. Sans réponse.
Réputation et carriérisme
Pourquoi certains directeurs, proviseurs ou principaux adoptent-ils un comportement violent ? « Pour préserver la réputation d’un établissement ou décrocher une promotion. Voire éviter tout conflit avec des parents procéduriers : au lieu de recadrer l’élève, on saque le prof », expose Daniel Arnaud, professeur de français et histoire-géographie en lycée professionnel, docteur en philosophie et auteur du Manuel de survie en milieu scolaire (Max Milo, 2013) et du Harcèlement moral dans l’enseignement (L’Harmattan, 2013). Sans pour autant qualifier ces violences de « systémiques », il constate « une ampleur, avec les mêmes logiques ou éléments de langage. Les cas que j’ai pu analyser sont presque identiques ».
Arnaud Cora, de la CGT Éduc’action 75, remet en cause le New Public Management, cette lame de fond internationale qui consiste à étendre les logiques managériales du privé aux institutions publiques, avec ses exigences de performance, de baisse des coûts et des effectifs : « Ça participe à accroître les tensions au sein des établissements. Le management toxique peut s’infiltrer. D’après le bilan social 2023 du ministère, vous avez une hausse de 67 % des accidents liés aux risques psychosociaux et une augmentation de 41 % des congés maladie ordinaires. »
Questionné, le service presse du ministère indique qu’« une enquête administrative peut être menée pour éclairer l’autorité académique, ce qui peut conduire à un signalement au ministère et, selon les cas, à un signalement au procureur. Les signalements faits par les académies sont traités avec vigilance par l’administration centrale ».
Pas de quoi convaincre Daniel Arnaud. « Le bulletin officiel de mars 2007 sanctionne le harcèlement moral au travail envers les agents. Dans les faits, c’est rarement appliqué. Les échelons supérieurs ne désavouent pas le chef d’établissement. »