La nuit vient à peine de tomber dans la commune de Petit-Bourg ce jeudi 27 août. Déjà, les moustiques sont de sortie. Mais leurs piqûres incessantes ne suffisent pas à décourager la centaine de Guadeloupéens et Guadeloupéennes venus se réunir ce soir-là, sur le rond-point de Montebello. Des drapeaux de la Confédération générale du travail de Guadeloupe (CGTG) flottent au vent. Les syndicalistes installent un chapiteau, des micros, des enceintes, avant de dérouler une large banderole sur laquelle on peut lire : « Distillerie Montebello, le drame du 24 juillet 2026 ne restera pas impuni ». Car c’est au cœur d’un été marqué par une sécheresse inédite pour le territoire que la chaudière de l’unité industrielle du fabricant de rhum a explosé, faisant deux morts et trois blessés graves.
Tour à tour, pendant une heure, des proches et des moins proches prennent la parole pour témoigner de leur solidarité envers les familles ou exprimer leur indignation. « Il y a une lourde faute de la part de l’industriel et de l’État dans cette histoire. Depuis l’explosion, personne n’a été mis en examen. Le patron de l’entreprise, M. Marsolle, n’a pas eu un mot ni un geste pour les deux veuves, les orphelins et les blessés graves », souligne Jean-Marie Nomertin, secrétaire général de la CGTG. « Je constate que dans d’autres situations, la préfecture fait des conférences de presse, avec des points d’étape réguliers. Là, il n’y a rien, alors que la classe ouvrière est meurtrie dans sa chair. Des êtres humains sont morts. Ce ne sont pas des chiens ! Ils ont perdu leur vie pour 1400 euros par mois. C’est terrible à dire, mais si des Blancs étaient morts ce jour-là, la justice irait plus vite et on parlerait davantage de cette histoire », déplore-t-il.
De graves dysfonctionnements déjà connus
Le silence autour de l’affaire est d’autant plus étonnant que de multiples documents administratifs démontrent que l’entreprise Montebello avait fait l’objet d’alertes régulières de la part des services de l’État. En 2016, 2019, 2021 et 2024, la Direction de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DEAL) a réalisé des inspections au sein de l’outil industriel. L’organisme chargé de l’application des normes de sécurité dans les entreprises note, à plusieurs reprises, de graves dysfonctionnements au niveau des déchets, des prélèvements d’eau, des nuisances sonores ou encore des rejets atmosphériques non conformes. Mais Montebello ne semble pas prendre en compte ces remarques.
La société fait également l’objet de deux mises en demeure préfectorales en 2016 et en 2019, la dernière étant accompagnée d’une astreinte journalière de 300 euros. Là encore, aucun signe de changement. La société va même jusqu’à installer, en 2025, sans en avertir les services de l’État, une colonne de chaudière. Ces informations apparaissent sur des documents publics, que nous avons pu consulter. « Si un petit artisan local avait eu la moitié de l’ensemble de ces avertissements, il aurait dû fermer depuis longtemps », estime Jean-Marie Nomertin.
Les syndicats unis et mobilisés
Face à cette situation, l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG), le Collectif de défense mobile (LCDM), Combat ouvrier, etc., tous les syndicats avancent dans la même direction et exigent de l’industriel et de l’État la mise en place d’une organisation pour le suivi de l’enquête et la prise en charge des victimes. La CGTG compte veiller à ce que l’accord de prévoyance qui existe dans le secteur cannier soit appliqué, afin d’indemniser les familles. Des cagnottes en ligne et autres chaînes de solidarité sont également en cours de déploiement dans l’attente d’un éventuel procès.
Contactés par nos soins, les pouvoirs publics comme l’industriel ne sont pas diserts sur cette affaire. Une enquête du Bureau d’enquêtes et d’analyses (BEA) est en cours. Pour leur part, les services de la préfecture de Guadeloupe nous répondent que « l’explosion à la distillerie de Montebello faisant actuellement l’objet d’une enquête judiciaire, consigne a été donnée aux services de l’État de ne pas communiquer à ce sujet ». Même son de cloche chez Montebello : « L’enquête de police est encore en cours et il convient de ne pas l’entraver par quelque déclaration sur l’accident. Nous laissons la justice poursuivre son travail », nous explique Samuel Cerol, directeur général de la distillerie.
Un secteur à bout de souffle
Il n’empêche, le plus inquiétant est peut-être que la situation de Montebello est semblable à celle de nombreuses distilleries réparties un peu partout en Guadeloupe. « Ce drame survient après de multiples accidents et incidents dans différentes unités industrielles de la filière. Pour rappel, en 2021, nous avons connu un incident sur la chaudière de l’usine de Grande Anse, à Marie-Galante, entraînant l’arrêt total de la récolte », indique Lucien Sapho, responsable du secteur agricole à l’UGTG. Au début de la campagne sucrière 2026, de nombreuses pannes ont contraint les usines de Gardel et de Grande Anse à interrompre leur activité. Plus récemment encore, en juin 2026, les armoires électriques de l’usine de Grande Anse ont pris feu. « Les faits rappellent les alertes répétées de l’UGTG. Depuis longtemps, nous dénonçons la vétusté des installations, le manque d’anticipation et d’investissements dans la rénovation de l’outil industriel et les mauvaises conditions de travail des ouvriers », ajoute Lucien Sapho.
Un point sur lequel Jean-François Marc Dorville, consultant en géophysique, le rejoint : « Le secteur cannes-sucre-rhum est à bout de souffle. Alors que les industriels rechignent à faire progresser les salaires des ouvriers de la canne et achètent à bas prix la matière première, ils n’investissent rien dans l’outil de production. La situation que nous connaissons avec Montebello pourrait se reproduire ailleurs, car très peu de distilleries en Guadeloupe ont fait l’objet de travaux de rénovation suffisants. » Pour ce docteur en mécanique des fluides, le manque de sévérité de la part des organismes de l’État quant à ces entreprises s’explique par la situation sociale du département : « C’est souvent du chantage à l’emploi. Les usines menacent de licencier, dans un territoire marqué par le chômage, alors l’autorité publique n’agit pas avec fermeté. » Rappelons que selon les données de l’Insee, dans le département, le taux de chômage est estimé en moyenne à 17 % et atteint 32 % pour les jeunes de 15 à 29 ans.