Le « tracto-vélo », cortège d’environ 300 cyclistes entourés de tracteurs, est arrivé sous les applaudissements, en début d’après-midi, samedi 10 octobre, à La Pâquelais, hameau limitrophe de l’ex-zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique). Plus tôt dans la matinée, cyclistes et manifestants s’étaient retrouvés à Carquefou, au nord de Nantes, non loin du Bois dormant, l’une des dernières zones humides de la ville, un espace naturel où des centaines d’arbres ont à présent été rasés.
L’endroit, adossé à la maison d’arrêt Nantes-Carquefou, est l’objet d’une lutte aujourd’hui profondément ancrée dans le paysage nantais, menée par le Collectif contre les expulsions et la rétention (Colère), fort de près d’une trentaine d’associations, de syndicats et de partis politiques. Sur cet espace à la riche biodiversité est prévue la construction d’un centre de rétention administrative (CRA) de 140 places, lieu d’enfermement et de détention pour des personnes en situation dite « irrégulière », qui n’ont commis aucun délit.
L’arnaque de la « compensation »
Ce samedi, cette lutte a pris une autre ampleur. Car l’État, pour « compenser » l’artificialisation du Bois dormant, a annoncé vouloir se réapproprier plusieurs de ses parcelles, dont certaines, à La Grée et La Freuzière, se trouvent sur le territoire de l’ex-ZAD. Impensable pour les habitants, qui se sont battus des années pour conserver ce bocage. Or cette « compensation écologique », dénoncée par de nombreux scientifiques comme étant une arnaque, pourrait rendre ces parcelles inaccessibles.
C’est donc naturellement que s’est créé « ce lien inédit Colère-ZAD, offert par l’État sur un plateau d’argent, résume Benjamin Cuena, coordinateur de Colère. Le CRA repose sur une idéologie qui fait le lit de l’extrême droite, avec cet amalgame immigration-insécurité. Au final, cette lutte est à la jonction de toutes les autres : écologique, antiraciste et antifasciste. »
À l’appel de Colère, des Soulèvements de la terre, des habitants de la ZAD et de la Confédération paysanne de Loire-Atlantique, une journée de mobilisation était donc prévue ce samedi 10 octobre pour protester face à ce qui s’apparente pour beaucoup à une « provocation » de l’État, « qui souhaite aujourd’hui restreindre l’usage agricole et d’ores et déjà protecteur de ces parcelles sur les communes de Vigneux-de-Bretagne et Notre-Dame-des-Landes, ou y empêcher la reconstruction de bâtis historiques ».
Un cortège de près de 2000 personnes
Dans le bourg de La Pâquelais, juchés sur le camion bleu de Solidaires, les intervenants multiplient les prises de parole pour dénoncer le greenwashing de l’État, « qui cherche à légitimer la destruction du Bois dormant en prétendant “renaturer” ailleurs. Ici, l’environnement est déjà d’une qualité exceptionnelle : ces terres ne sont ni à sacrifier ni une variable d’ajustement, nous sommes donc là pour manifester notre refus profond que ces terres agricoles servent à “compenser” un projet destiné à enfermer des innocents ». Et de rappeler que dix ans plus tôt, en octobre 2016, les habitants de la ZAD avaient invité au « chant des bâtons » : des milliers de bâtons plantés dans le sol qui pourraient un jour (re)servir à défendre ces terres si besoin.
Ce samedi, le joyeux cortège intergénérationnel, composé de près de 2000 personnes, s’est donc élancé à travers les routes et chemins du bocage, pour finalement arriver aux abords d’un champ ensoleillé fraîchement retourné, avec l’idée d’y faire un « semis collectif ».
Sur place, les tracteurs, couverts de banderoles colorées, s’alignent au fond du champ et coupent leur moteur, des bancs sont sortis, un « bar à eau » est installé, de petits groupes se forment ici et là, une fanfare joue les pieds dans la terre, et les habitants de la ZAD s’activent à remplir des dizaines de seaux de semis et d’une poignée de sable. Agnès, 28 ans, et son amie Garance, venue de Lorient, trouvent « inadmissible de construire un CRA et de faire en plus un doigt d’honneur à la ZAD, lieu de lutte emblématique ». « C’est trop important d’être présentes, de montrer qu’on est là, tous ensemble », insiste Agnès.
Une « synthèse de toutes les autres luttes »
Dans une ambiance légère, des dizaines de personnes, enfants et adultes, seau à la main, se positionnent en ligne le long du champ. Les consignes sont répétées, les mains se lèvent à l’unisson, tout le monde a compris. En bout de ligne, Valérie, 58 ans, attend le départ du semis, et fustige le projet de CRA, « un camp d’enfermement », estime-t-elle. « C’est évidemment une aberration en soi d’enfermer des gens innocents ! »
À ses côtés, Éric, 61 ans, rappelle que ce qui est nommé « compensation » par l’État ne permet aucunement de protéger des terres. « Cette lutte n’est pas anecdotique, résume-t-il. Elle synthétise toutes les autres luttes. Et il faut évidemment intégrer les personnes exilées : elles ne sont pas un danger, mais le signe de la vitalité de la société. »
Sur ses paroles, la ligne d’apprentis semeurs se met en marche, certains le geste sûr, d’autres plus hésitants. Juliette et Pol, qui travaillent dans le milieu agricole, sont venus avec leurs garçons de 5 et 7 ans, ravis de cette mobilisation « hyper safe », sans aucune présence des forces de l’ordre. « On en profite pour expliquer à nos enfants nos valeurs, raconte Pol. L’idée que chacun doit pouvoir vivre où il veut sur la planète. » « Ça fait aussi du bien de se retrouver là, avec tout ce monde, en ces temps pas très gais », souligne Juliette.
Un « monde » des riches contre les pauvres
Les habitants de l’ex-ZAD n’ont pas hésiter à s’engager dans cette bataille contre le CRA. Manu, qui vit ici, rappelle que le mouvement d’occupation originel luttait « contre l’aéroport et son monde ». « Le projet de CRA s’inscrit dans ce “monde”, où les riches polluent et les pauvres ne peuvent pas circuler. Lutter contre ces mesures compensatoires, qui vont dénaturer et rendre stériles ces terres, est pour nous une manière de résister à la construction de ce CRA. On participe avec nos moyens, en tant que privilégiés, en solidarité avec les personnes migrantes qui souffrent de la répression d’État. »
Le champ s’est vidé, calme à présent. Seul le ronronnement du tracteur, qui finit de tasser le travail accompli par les petites mains militantes du jour, se fait entendre. L’après-midi se poursuit avec une table ronde sur les luttes depuis les situations d’exil, avec notamment la présence du collectif Sans-papiers de Nantes, de Réseau Éducation sans frontières et de l’association Help for Dunkerque. La journée, elle, se terminera en musique autour de pizzas. Une mobilisation festive, à la détermination palpable.