« Le Medef va être omniprésent à la présidentielle, Patrick Martin a prévenu. Nous devons, nous aussi, être présents et faire entendre notre voix. » Au micro, Sophie Binet donne le ton. Ce vendredi 4 septembre, la secrétaire générale de la CGT est venue dans la Marne pour sa rentrée sociale.
La journée commence à la Maison des syndicats de Châlons-en-Champagne, devant une centaine de militants et de salariés. Après la projection d’un documentaire retraçant les 130 ans de la CGT, les échanges s’engagent. La discussion dépasse rapidement le seul documentaire. Dans la salle, les remontées de terrain s’enchaînent : répression syndicale, démantèlement des services publics, préparation de la grève du 29 septembre pour les salaires et les services publics, mais aussi violences patronales. Un exemple récent, à quelques kilomètres de là, à Bezannes, où un chef d’entreprise a percuté volontairement des salariés grévistes au volant de son autocar, est dans toutes les têtes.
Licenciement sans motif
Après plus d’une heure d’échanges, Sophie Binet prend la direction de l’usine de ciment Calcia, à Couvrot, non loin de Châlons-en-Champagne. Devant le site, une partie des salariés est réunie sur le piquet de grève. Ils sont environ 80 salariés sur 130 à avoir débrayé pour protester contre le licenciement d’un de leurs collègues. « Le patron a décidé de licencier un salarié sans motif. Plutôt que de se laisser diviser, tous les ouvriers ont débrayé ce matin pour montrer leur solidarité et éviter l’arbitraire dans l’entreprise », explique Sophie Binet à son arrivée.
La secrétaire générale de la CGT assume être venue pour soutenir les salariés, mais aussi pour donner un avertissement à la direction de l’entreprise : « Je reviendrai s’il ne décide pas d’écouter les salariés, et alors nous mettrons tous nos moyens syndicaux pour leur permettre de gagner », prévient-elle.
Pour reprendre le travail, les salariés grévistes réclament la réintégration immédiate du salarié licencié « sans fondement » et l’ouverture de négociations. « Nous sommes favorables à la prévention. Donc, par mesure de prévention, il vaut mieux pour le patron négocier immédiatement, réintégrer le salarié et travailler avec la CGT pour rétablir un climat serein dans l’usine », poursuit Sophie Binet.
« Faire rentrer tout le monde dans le rang »
Derrière le conflit actuel, les salariés décrivent une dégradation progressive du climat social au sein de la société depuis le changement de direction. Le groupe allemand HeidelbergCement, devenu depuis Heidelberg Materials, est propriétaire de Calcia à 100 % depuis 2016. La marque commerciale « Ciments Calcia » a depuis disparu dans le cadre de l’harmonisation internationale des marques du groupe.
Pour Fabrice Chamarac, salarié depuis 2006, élu CGT depuis 2019, le changement ne s’est pas limité à une évolution de l’identité commerciale. « On est face à une direction qui a décidé de faire rentrer tout le monde dans le rang, avec des méthodes de pression mises progressivement en place », dénonce-t-il auprès de NVO.fr. Il cite la remise en cause du travail syndical, la rupture des échanges avec la direction, mais aussi une multiplication des sanctions disciplinaires. Depuis la dernière grande grève consacrée à la politique sociale sur place, en 2023, qui avait duré 54 jours avec 80 % des effectifs mobilisés, la CGT a comptabilisé huit démissions, cinq licenciements, seize sanctions, six rappels à l’ordre et trois mises à pied. « Cela a concerné beaucoup de grévistes, des représentants du personnel, des sympathisants, celui qui a fait grève ou celui qui a soutenu la grève. On trouve une raison bidon pour pouvoir s’en débarrasser ou, sinon, on le terrorise pour qu’il parte », retrace Fabrice Chamarac.
Les salariés voient derrière cette succession de procédures une stratégie de réduction progressive des effectifs. L’un d’eux évoque un échange avec la direction au cours duquel il aurait été expliqué qu’une usine comme celle-ci devrait fonctionner avec 110 salariés, contre environ 130 aujourd’hui. « Petit à petit, ils vont finir par y arriver sans avoir fait de plan de licenciement », glisse-t-il.
Pour Sophie Binet, la multiplication des conflits est elle-même un symptôme. « Il y a un gros problème de management dans cette usine. J’appelle la direction à ouvrir immédiatement des négociations, à abandonner ce licenciement scandaleux. »
À la Foire de Châlons, les droits des saisonniers
La suite de la journée se déroule à la Foire de Châlons-en-Champagne. Accompagnée de plusieurs représentants de la CGT du département, Sophie Binet sillonne les stands de restauration pour parler aux salariés saisonniers de leurs droits.
« N’hésitez pas à vous syndiquer », lance-t-elle à deux employés d’un bar venus travailler pendant la foire. Pour les convaincre, elle raconte l’expérience menée à Nantes, où des salariés de plusieurs restaurants se sont regroupés au sein d’un syndicat collectif. Ils ont, souligne-t-elle, obtenu le paiement d’heures supplémentaires et des améliorations de leurs conditions de travail. Autour d’elle, on s’intéresse et les questions fusent.
À quelques mètres, sur le stand de la CGT de la Marne, différentes organisations se succèdent. Par exemple, la CGT SDIS 51, avec son secrétaire général Benjamin Jesson et Yoan Lacour, son adjoint, venus présenter leurs revendications, alors qu’une rentrée sociale chargée se prépare, avec plusieurs mobilisations prévues en septembre pour réclamer davantage de moyens humains et financiers et ne pas revivre un été qualifié par Sophie Binet de « meurtrier pour les pompiers ». C’était aussi l’occasion de rencontrer les représentants de la CGT Santé de la Marne. Le syndicat doit se mobiliser dans les prochaines semaines contre la suppression annoncée de 36 postes non médicaux -infirmières, aides-soignantes et autres personnels -au centre hospitalier Léon-Bourgeois.
La direction justifie ces suppressions par un déficit de 12 millions d’euros. Un argument contesté par Sandrine Calvy, à la tête de la CGT Santé de la Marne. « On n’a pas assez de recul pour connaître le déficit aussi précisément, car il dépendra notamment du projet de loi de financement de la Sécurité sociale, qui n’a même pas encore été débattu », estime-t-elle.
« C’est maintenant que l’été prochain se prépare »
Pour Sophie Binet, les suppressions de postes dans les hôpitaux s’inscrivent dans une bataille plus large autour des services publics. Après un été marqué par plusieurs épisodes de fortes chaleurs, elle estime que la mobilisation des agents publics a permis d’éviter une catastrophe sanitaire plus importante. « Si les fonctionnaires n’étaient pas montés au front durant tout l’été, on aurait sûrement connu bien plus que 7 000 morts à cause de la canicule », affirme-t-elle. Son objectif est désormais de faire de la rentrée sociale un premier point d’appui pour peser sur les choix budgétaires à venir. « C’est dans le budget qui arrive à l’Assemblée nationale que l’été prochain se prépare », avance-t-elle.
La CGT sera sur tous les fronts dans les prochaines semaines : mobilisation de la fonction publique le 29 septembre, des pompiers à Paris et en régions pendant le mois de septembre, grande consultation des syndiqués, mais aussi mise en lumière des luttes menées dans les entreprises partout en France. Autant de rendez-vous que la confédération veut mettre à profit pour imposer ses revendications dans le débat public.