Élections en Suède : « Nous avons fait reculer l'extrême droite mais nous devons faire mieux ! »
Alors que la montée des nationalismes sature l'espace politique européen, les Suédois viennent d’infliger, un recul inédit au parti des Démocrates de Suède (SD), lors des élections législatives du 13 septembre. Simon Vinge, économiste en chef du Akademikförbundet SSR, syndicat suédois représentant les professionnels et les diplômés de l'enseignement supérieur, nous livre son analyse.
Par
Dominique Martinez
Publié le 17 septembre 2026
5 min.
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Dominique Martinez
Publié le 17 septembre 2026
Simon Vinge.
Crédit : Akademikerforbundet SSR
Certes, les résultats doivent encore être affinés, mais dimanche 13 septembre, c’est bien le bloc d’opposition, emmené par le Parti social-démocrate, qui a remporté les législatives suédoises. De fort peu ceci dit : il devrait ainsi remporter 176 sièges sur les 349 du Parlement local, la majorité sortante en gardant a priori 173. Mais ce chassé-croisé cache une donnée majeure : si les libéraux et les conservateurs se sont ainsi tassés, c’est parce que leurs alliés d’extrême droite, les Démocrates de Suède avec lesquels ils se sont acoquinés via un accord passé en 2022, ont défailli. Nantis de 20,7% il y a quatre ans – un score qui les avait consacrés deuxième formation du pays, ceux-ci ont glissé à 17,5% à l’issue de ce retour des Suédois aux urnes. Et si le cas suédois avait beaucoup à nous apprendre pour défaire l’extrême droite ? Simon Vinge, économiste en chef du Akademikförbundet SSR, syndicat suédois de l’enseignement supérieur, a répondu à nos questions.
Comment la Suède a-t-elle réussi à stopper la progression de l’extrême droite ?
Simon Vinge : Lors des dernières élections européennes, déjà, l’extrême droite n’a ni progressé ni gagné du terrain pour la première fois. En réalité, elle a même perdu du soutien. Toutefois, en tant que syndicats, nous ne pouvons guère nous en attribuer le mérite ; d’autres facteurs sont entrés en jeu. Partout en Europe, les votes pour l’extrême droite semblent atteindre un plafond naturel, et la Suède s’approche de cette limite. Leur véritable pouvoir ne découle pas uniquement de leur croissance, mais de la volonté des partis de droite traditionnelle de s’allier à eux. Malgré leurs racines néonazies – que l’on oublie souvent -, ils sont de plus en plus considérés comme un parti crédible. Il y a à peine sept ou huit ans, le « cordon sanitaire » était intact et les partis de droite affirmaient qu’ils ne gouverneraient pas avec eux.
Aujourd’hui, cette barrière a disparu, et il leur avait été promis une place au gouvernement si le bloc de droite l’avait emporté. C’est un changement majeur. D’autres dynamiques locales ont également joué un rôle. Le Parti libéral était crédité de 2 % dans les sondages, bien en dessous du seuil électoral de 4 % pour entrer au Parlement. De nombreux électeurs de droite, et même certains issus de l’électorat populiste, ont voté de manière stratégique pour les libéraux, réalisant que si ce parti ne parvenait pas à entrer au Parlement, l’ensemble du bloc de droite perdrait sa majorité.
Et puis, nous avons probablement assisté à une réaction de rejet de la part du public. Au cours de l’année écoulée, le gouvernement a mis en œuvre des politiques anti-immigration très réactionnaires ainsi que des mesures d’expulsion. Cela a peut-être suscité une contre-réaction chez les électeurs estimant que le gouvernement était allé trop loin.
Enfin, je pense que les liens inquiétants que le parti des Démocrates de Suède entretient depuis longtemps avec la Russie ont également contribué à son récent recul électoral. Il y a quelques semaines à peine, un collaborateur du parti a été épinglé pour ses liens étroits avec Poutine. Et il y a déjà quelques années, les services de renseignement avaient signalé qu’un autre employé représentait une menace pour la sécurité nationale. La Russie étant considérée depuis des siècles comme le principal adversaire historique de la Suède, ces scandales à répétition ont indubitablement fait fuir les électeurs et coûté au parti des soutiens cruciaux.
« Nous n’avons pas suffisamment mis en évidence l’hostilité des Démocrates de Suède envers le monde du travail »
Simon Vinge
Les syndicats ont-ils joué un rôle pour contrer ce mouvement d’extrême droite ?
En Suède, les syndicats traditionnels d’ouvriers (LO) soutiennent ouvertement les sociaux-démocrates et les partis de gauche, tandis que les syndicats de cols blancs restent neutres. Franchement, nous aurions pu faire davantage. Nous n’avons pas suffisamment mis en évidence l’hostilité des Démocrates de Suède envers le monde du travail. Il y a eu très peu de débats publics sur la manière dont leurs politiques nuiraient aux syndicats et aux travailleurs dans leur ensemble. Nous devons faire mieux.
Quelles sont vos priorités désormais face à l’extrême droite ?
Nous devons mettre au jour leur véritable agenda. Les Démocrates de Suède ont tenté à deux reprises de créer leurs propres « syndicats jaunes » (des syndicats fantoches inféodés au patronat), prouvant ainsi leur profonde hostilité envers le syndicalisme indépendant.
Comparés à des partis populistes similaires en Europe – dont certains flirtent même avec de mesures économiques de gauche -, les Démocrates de Suède sont bien plus ancrés à droite. Ils sont totalement alignés sur le bloc économique de la droite traditionnelle.
Quel est le principal danger qu’ils représentent pour les syndicats ?
Le paysage politique suédois est désormais fragmenté. Les Démocrates de Suède s’opposent au financement d’institutions vitales telles que l’agence pour l’emploi et le système de protection sociale dans son ensemble. Ils veulent réduire les allocations chômage et fragiliser ces filets de sécurité.
En raison de la dynamique actuelle de la coalition au pouvoir, il sera difficile pour le gouvernement de centre-gauche de renforcer ces dispositifs. La Suède tire fierté de son solide filet de sécurité sociale, mais celui-ci s’effrite rapidement. C’est un défi concret pour les syndicats : lorsque le chômage menace les travailleurs et que la protection sociale est affaiblie, ces derniers se retrouvent en position de faiblesse, tant à la table des négociations que dans leur vie quotidienne.
Comment les syndicats peuvent-ils peser sur la scène européenne ?
Premièrement, il faut reconnaître que l’extrême droite coopère avec une grande efficacité. Des figures comme Trump, Orbán, Poutine et les Démocrates de Suède agissent de concert et bénéficient d’un soutien financier massif de la part d’oligarques.
Deuxièmement, nous devons contrer cela en démontrant aux travailleurs — en France comme en Suède — que l’extrême droite vote systématiquement à l’encontre de leurs intérêts matériels. Alors qu’ils préfèrent cantonner le débat public aux questions d’immigration et de baisses d’impôts, ils sabotent activement l’État-providence et l’assurance-chômage.
Devriez-vous également coopérer plus étroitement à l’échelle nationale ?
C’est essentiel. Que nous ayons affaire à des populistes de droite ou à des géants de la tech hostiles aux syndicats, nous sommes confrontés aux mêmes adversaires. Actuellement, les syndicats suédois sont trop faibles pris individuellement ; nous lançons donc plusieurs initiatives pour les unir.
Et ça dépasse le strict champ politique dont nous parlions. Nous trouvons par exemple des points de convergence sur l’IA et le management algorithmique. Un médecin, un travailleur social et un conducteur de bus sont tous confrontés aux mêmes outils automatisés de surveillance et de gestion. Il nous faut une stratégie unifiée pour y faire face.