Le gouvernement a beau clamer que le budget 2027 sera « réversible » en cas d’alternance au printemps prochain, la mouture officiellement présentée en Conseil des ministres, ce jeudi 1er octobre, par le Premier ministre, Sébastien Lecornu, est bien amère. Au prétexte de ramener le déficit public à 5 % du PIB à l’horizon 2027, le chef du gouvernement a soumis une feuille de route de 54 milliards d’économies, dont 43 au titre de mesures nouvelles. Au menu : sous-indexation et désindexation pour les retraites au-dessus de 1260 euros de pension, année blanche pour les APL, gel du point d’indice, haro sur les arrêts-maladie, sabrage partiel de la surtaxe sur les impôts sur les sociétés, délai de carence pour certaines prestations non contributives, etc.
Pourtant, des voix se font entendre pour opposer des alternatives à ce type de solutions austéritaires. L’une d’elles et celle de l’économiste, ingénieur et doctorant, Matthieu Bordenave. Le collectif Ecohésion, dont il est cofondateur, présente un contre-budget pour 2027, défendant un interventionnisme public, notamment sur la transition écologique, et une réduction du temps de travail, ayant des effets macroéconomiques salutaires.
Qu’est-ce que le collectif Ecohésion ? Quels sont les principaux axes qu’il défend dans le contre-budget que vous proposez pour 2027 ?
Ecohésion France, c’est un collectif d’économistes, d’ingénieurs et de chercheuses et chercheurs, créé en 2025 et qui appartient à une communauté scientifique internationale. Notre point de départ est simple : face à l’entrecroisement des crises écologique, sociale, démocratique et géopolitique, l’expertise économique reste trop souvent cloisonnée et ses outils dominants peinent à apporter les éclairages nécessaires aux choix collectifs.
Notre contre-budget 2027 est un programme pluriannuel, structuré autour de six axes : la dette, la dépense publique, la fiscalité, le travail, le climat et les limites planétaires ; nous y modélisons une dizaine de politiques clés. Nous voulons redonner aux politiques écologiques et sociales la crédibilité scientifique qu’elles méritent. Au fond, notre objectif tient en une phrase : décrypter la fabrique de l’expertise économique pour rouvrir le champ des possibles politiques.
Vous formulez, avec ce contre-budget, une baisse de la durée hebdomadaire du travail, qui passerait à 32 h. Quels objectifs estimez-vous que cette réforme puisse réaliser en matière d’embauches, de salaires et, in fine, de finances publiques ?
Depuis trente ans, les politiques néolibérales ont produit l’inverse de ce qu’elles promettaient. La baisse des cotisations patronales, le CICE, les crédits d’impôt, vendus comme des leviers pour l’emploi, ont eu très peu, voire pas d’effets. Le chômage repart même à la hausse depuis deux trimestres.
Face à cela, la réduction du temps de travail est l’une des rares politiques qui ait historiquement fait ses preuves pour revenir vers le plein-emploi, comme en France avec les 35 h, créant ou préservant environ 350 000 emplois. Mais je veux insister sur un point : c’est avant tout une question de redistribution. Depuis les années 1980, la productivité n’a cessé d’augmenter, notamment avec l’automatisation ; or ces gains n’ont presque pas été reversés aux salariés, faute de rapport de forces politique. L’automatisation n’est pas un mal en soi, à condition de redistribuer le travail qui reste et les richesses produites. C’est la marche logique de notre histoire sociale.
Nous simulons deux variantes : dans la première, le salaire mensuel est maintenu et le taux horaire augmente ; dans la seconde, on imagine une baisse salariale d’environ 10 % au prorata de la réduction du temps de travail, le tout différencié par secteur et par catégorie sociale.
Les résultats sont meilleurs dans le cas du maintien du niveau salarial : à l’horizon 2030, le chômage recule de 1,6 à 1,8 point, soit près de 580 000 emplois créés en quatre ans, et l’on approche du million au tournant 2030-2032. En outre, la productivité horaire ne baisse pas, elle progresse, ce qui contredit le discours de droite sur la compétitivité : quand l’heure coûte plus cher, l’employeur investit dans des organisations et des technologies plus économes en travail. Les quelques emplois « grignotés » par ces gains sont largement repris par le partage du volume de travail.
Enfin, sur les salaires et les finances publiques : la réduction du chômage soutient la consommation populaire ; et le déficit public se réduit d’environ un point, car les cotisations nouvelles, les économies sur les allocations chômage/RSA et la reprise d’activité dépassent le coût direct de la mesure. Les effets de cette politique sont positifs à tous les niveaux.
Dans quelle mesure prenez-vous en compte la crise écologique pour mieux la combattre dans ce contre-budget pour 2027 ?
Sous les mandats Macron, la baisse des émissions est trop lente par rapport à l’accord de Paris. Pour chiffrer l’effort, nous nous appuyons sur le rapport Road to Net Zero de l’Institut Rousseau (2023), qui estime à environ 50 milliards d’euros par an les financements publics manquants pour recoller à la trajectoire.
Notre paquet climat combine plusieurs leviers : l’électrification du mix énergétique, la hausse de la taxe carbone, un ajustement carbone aux frontières (CBAM), une réduction progressive des importations d’énergies fossiles décisive pour notre balance énergétique et un investissement public vert, environ 2 % du PIB par an.
À l’horizon 2034 : les émissions de CO₂ reculent d’environ 25 %, et le chômage perd près de 3,7 points. L’investissement vert enclenche une relance : il crée des emplois, soutient la consommation et élargit l’assiette fiscale. Tandis que la baisse de notre dépendance aux importations fossiles permet d’améliorer la balance commerciale d’un point de PIB.
Comment définiriez-vous la « démocratisation de l’économie », que vous formulez dans votre rapport, et en quoi celle-ci pourrait permettre une « transformation profonde de l’économie » avec des considérations écologiques ?
C’est une question centrale. Démocratiser l’économie, cela veut dire agir sur la fabrique de l’expertise et l’enseignement. Quand on n’est pas économiste, on ne soupçonne pas qu’il existe des « guerres de chapelle » dans la discipline avec une vision dominante, dite néoclassique, d’où découlent les politiques néolibérales, avec des hypothèses présentées comme neutres mais aux conséquences politiques bien réelles.
C’est pourquoi nous plaidons pour le pluralisme et la transparence : l’Insee, le Trésor ou la Banque de France devraient publier un inventaire de leurs modèles, avec pour chacun une fiche standardisée (type, usage prévu, conditions de calibration, hypothèses structurantes) accessible à toutes et tous. Diffuser le code ne suffit pas : encore faut-il que les non-modélisateurs comprennent ce qui se joue, car c’est là que se décide le champ du politiquement possible. À ce sujet, nous avons d’ailleurs rédigé l’une des 80 propositions du rapport des Nations unies de juin dernier sur l’éradication de l’extrême pauvreté au-delà de la croissance. En un mot, il s’agit d’armer le débat pour que plus personne ne puisse se laisser de nouveau berner par un vernis scientifique qui cache un projet politique socialement et écologiquement destructeur.