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Privatisation

Nouvelle loi, appels d'offres : en Grèce, la grande braderie du patrimoine

27 juillet 2026 | Mise à jour le 27 juillet 2026
Par | Photo(s) : Pierre Wassermann
Nouvelle loi, appels d'offres : en Grèce, la grande braderie du patrimoine

Les syndicats se mobilisent en Grèce contre la privatisation d'un patrimoine immémorial.

Ce mardi 28 juillet, la Vouli, le Parlement grec, dans les mains de la droite conservatrice, devrait voter une loi organisant une forme de privatisation du patrimoine. Les syndicats sont mobilisés contre ce projet.

« Non aux coupes budgétaires ! Ne touchez pas à l’ODAP ! » Ce mercredi 22 juillet, à Athènes, ces slogans retentissent dans le hall du bâtiment de l’Organisme de gestion et de développement des ressources culturelles (l’ODAP en question), portés par les voix des travailleurs. Ils ont appris, le lundi 21 juillet, que la ministre grecque de la Culture, Lina Mendoni, déposerait ce mardi 28 juillet à la Vouli, le Parlement, un texte bouleversant le fonctionnement, le financement et la gestion du patrimoine culturel. Ce projet de loi « omnibus », examiné dans une procédure d’urgence en plein été, a, selon les manifestants, comme objectif la « commercialisation », voire la « privatisation », du patrimoine national et tourne le dos à la politique de patrimoine en vigueur en Grèce depuis près de deux siècles.

Une politique qui vient de loin

Rembobinons. Les bases de cette politique sont posées après la création de la Grèce moderne en 1830. En 1910 sont créés le « Service archéologique » et le « Conseil archéologique ». Le principe général est la redistribution des recettes au profit de la préservation du patrimoine. Des fonds récoltent les recettes provenant des billets d’entrée et de la vente de différents produits comme des moulages, des cartes, des publications ou encore les droits de tournage dans les sites archéologiques. Ces recettes servent ensuite à l’entretien, la sauvegarde, la mise au jour et la surveillance des antiquités, ainsi qu’à la gestion de l’expropriation et du rachat de propriétés privées afin de mener à bien des fouilles.

En 1961, tout est fondu dans un « Fonds des ressources archéologiques et des expropriations » (TAP, en grec) disposant d’un conseil d’administration présidé par un Juge de la Cour de cassation, et comportant aussi bien des archéologues qu’un professeur d’architecture ou encore un haut-fonctionnaire de la Cour des comptes. À plusieurs reprises, le TAP est menacé quand ses activités lucratives lui sont retirées pour être confiées à une société privée. À chaque fois, c’est un échec : des commandes sont passées mais ne sont jamais honorées, les recrutements sont suspectés d’être le fruit de népotisme…

Remise(s) en cause

Quand la droite conservatrice arrive au pouvoir en 2019, la politique du patrimoine subit un virage. En 2020, le TAP est remplacé par un organisme public, l’Organisme de gestion et de développement des ressources culturelles (ODAP), dont les recettes sont tirées de l’exploitation des monuments, sites archéologiques et musées grecs, mais qui ne leur reverse plus de fonds. Les syndicats dénoncent alors une « commercialisation des sites archéologiques » et une « privatisation des monuments des sites ».

Avec le projet de loi étudié par les parlementaires ce 28 juillet, un cap supplémentaire est franchi. Dans le détail, il s’agit d’instituer une société anonyme d’une durée de 50 ans dont le but est « l’exploitation commerciale » des sites archéologiques, des monuments et des musées. Cette concession pourrait être renouvelée pour 50 années supplémentaires. Cette société doit gérer l’ensemble des recettes, mais aussi les biens immobiliers de l’ODAP et du ministère de la Culture. Le directeur de la société sera nommé par les ministres de la Culture et des Finances. Enfin, la société pourra proposer des dispositions législatives au ministre de la culture.

« intensification de la marchandisation du patrimoine culturel »

Pour la présidente de l’Union des fonctionnaires du ministère de la Culture et des Sports grecque, Despina Koutsouba, cela revient à « confier la politique patrimoniale à une société anonyme (SA) hors du périmètre comptable public, en dehors de toute transparence et de tout contrôle institutionnel », comme elle le confie à NVO.fr. En outre, la société anonyme en cours de création sera financée non seulement par l’ODAP, mais aussi par le budget de l’État alors que son objectif sera exclusivement commercial et ne visera pas la protection ni la mise en valeur des monuments. Il y a, selon elle, une « intensification de la marchandisation du patrimoine culturel. »

Pourtant, l’article 24 de la Constitution grecque protège le patrimoine culturel et les sites archéologiques. Il pose : « La protection de l’environnement naturel et culturel constitue une obligation de l’État et un droit pour chacun. » Ou encore : « Les monuments et les sites et éléments traditionnels sont placés sous la protection de l’État. » En outre, la loi archéologique établit que toutes les antiquités (terrestres ou sous-marines) appartiennent exclusivement à l’État.

Inéluctable privatisation ?

Avec la nouvelle loi, comment concilier préservation du patrimoine et suppression de ce système de redistribution ? Celle-ci privera des ressources nécessaires à la poursuite du travail historique, éducatif et de valorisation de la richesse patrimoniale. Les salariés, inquiets, pointent les effets de la gestion par l’ODAP. Aujourd’hui, il est possible d’organiser des visites privées de l’Acropole, qui accueille plus de 4,5 millions de visiteurs annuels (soit en moyenne plus de 12000 personnes par jour) contre 5000 euros… ou encore d’organiser des défilés de mode sur certains sites protégés. Les cafés des musées et des sites ont été confiés à une société privée, mais contrairement aux engagements, ils ferment lors des saisons non rentables. Il n’y a pas de toilettes sur certains sites, comme sur l’Acropole. Pourtant, la Grèce a reçu 29 millions d’euros du fonds de relance de l’Union européenne « destinés à améliorer les services fournis par l’ODAP aux visiteurs des sites archéologiques et des musées », comme le précise un communiqué du ministère de la Culture lui-même.
Au fond, la privatisation du patrimoine est déjà une réalité. En 2023, le ministère de la Culture a lancé un appel d’offre pour confier à un tiers « la prise en charge du système d’émission et de contrôle des billets électroniques » de l’Acropole, à hauteur de 2 millions d’euros. Désormais, il en lance un autre pour la location des sanitaires et de consignes sur les sites archéologiques d’Athènes, dont l’Acropole où le prix du billet est passé, en 2024, de 20 à 30 euros. Leur accès serait payant. Pour les syndicats, une grande braderie est organisée. Ce sont l’histoire et la mémoire qu’on y brade.
Pierre Wassermann