En 2015, le rappeur marseillais SCH sort le morceau A7. Au cœur de la chanson, une phrase retient l’attention de tout son public et dépasse même les frontières du rap : « Se lever pour 1 200, c’est insultant. » Si certains y voient une forme de mépris de la part du jeune rappeur, l’intéressé se justifie rapidement dans une interview donnée au média Vice : « Je pense que ces gens n’ont pas compris. Y a quand même une assez grande inégalité des salaires. Les gens qui se lèvent pour 1 200, c’est eux, les vrais héros, et pas les autres. De savoir que y a encore des gens de 50-60 ans qui font ça et des petits jeunes qui vont faire ça toute leur vie, ça me révolte. Je me range de leur côté. » Avec ces mots, SCH s’inscrit dans une tradition forte du rap : celle de se ranger du côté des travailleurs.
Si les récits sur la naissance du rap diffèrent à quelques détails près, une chose est sûre : le genre musical voit le jour dans les années 1970 au sein des classes populaires afro-américaines. Si l’idée est au début de faire la fête et de mettre ses soucis de côté, comme le prônait la Zulu Nation, collectif pionnier de la culture hip-hop, le rap devient rapidement un outil de revendication. Des groupes comme Public Enemy, NWA ou le Wu-Tang Clan vont alors s’opposer à une image dite « bling-bling », véhiculée par des rappeurs comme The Notorious B.I.G., qui sera d’ailleurs celle qui s’imposera, à terme, auprès du grand public.
S’extirper d’une vie de pénibilité
À compter du milieu des années 1970 et tout au long des années 1980, la crise industrielle frappe la France. Une partie de la jeunesse grandit alors dans des quartiers durement touchés par le chômage de masse et les fermetures d’usines. À l’orée des années 1990, cette génération se tourne vers le rap, qui raconte une réalité que peu de médias donnent à voir. Le rap devient ainsi le prolongement culturel d’une histoire ouvrière marquée par la désindustrialisation. IAM, Ministère A.M.E.R. ou Ärsenik… Autant de groupes qui vont devenir mythiques en se faisant les porte-voix d’une réalité partagée par une grande partie de la jeunesse des banlieues et des milieux populaires. Leurs textes politiques et engagés inspireront nombre d’artistes des générations suivantes.
C’est ce que David Gaborieau, sociologue du monde ouvrier et lui-même amateur de hip-hop, explicitait d’ailleurs sur France Culture, en 2021 : « Le rap est capable de retranscrire l’expérience des classes populaires. » Mais cela se traduit-il en paroles ? Le sociologue s’appuie, notamment, sur la présence du vocabulaire de l’usine et des entrepôts dans de nombreux morceaux. Ainsi, écoutons Vald dans Iencli : « Sois juste content pour moi, j’ai v’-esqui les trans-palettes. »
Anecdotiques ? Pas du tout. Ces mots reflètent la place croissante des métiers de la logistique dans les parcours de vie des jeunes issus des quartiers populaires. On retrouve ici une obsession récurrente du rap : échapper à son destin social. Les entrepôts et les chaînes de production ne sont pas seulement des lieux de travail, ils incarnent une vie de pénibilité et de précarité dont il faut s’extirper.
Dans D Block Afrique, Jolagreen23 résume cette logique : « Il peut braquer la banque d’en face pour que son daron n’aille plus bosser à l’usine. » Derrière la provocation, l’usine apparaît comme le symbole d’une impasse sociale, un horizon dont il faut se soustraire coûte que coûte. À l’inverse, d’autres artistes choisissent de raconter ceux qui n’ont jamais pu s’en échapper. Guizmo affirme ainsi : « L’usine nous est presque destinée. » En une phrase, il exprime le poids de la reproduction sociale : naître dans un milieu populaire, c’est souvent hériter des mêmes emplois, des mêmes contraintes et des mêmes difficultés que la génération précédente. L’usine cesse alors d’être un simple lieu de production pour devenir le symbole d’un ordre social inaltérable.
Dans ce même entretien, David Gaborieau rappelle aussi que « 25 % de l’emploi ouvrier est de l’emploi logistique et de transport aujourd’hui ; dans les années 1980, ce chiffre avoisinait les 10 % ». Les rappeurs mobilisent d’ailleurs de plus en plus fréquemment les codes de ces professions pour mettre en scène et romancer le trafic de drogue : stocks, flux, livraisons, réseaux ou gestion des marchandises deviennent les éléments d’une économie parallèle. Chez SCH – notamment à travers sa trilogie d’album Jvlivs –, le rappeur ne se montre plus comme un simple exécutant, mais occupe le rôle d’un mafieux italien, dirigeant toute la chaîne et maîtrisant les rouages d’un système. Pour David Gaborieau, cette mise en scène constitue « un renversement symbolique du rapport d’exploitation » : celui qui, dans la réalité, occupe souvent une position dominée s’imagine, le temps d’un morceau, à la tête de la production. Les outils de la domination patronale deviennent alors les instruments d’une revanche imaginaire. Plus qu’un simple décor, ils traduisent une conscience de classe qui continue de traverser le rap contemporain.
Des prises de parole au nom des oubliés
Car, contrairement à l’image d’un rap uniquement centré sur la réussite individuelle, de nombreux artistes revendiquent explicitement une conscience collective. Kery James écrit dans Post Scriptum : « Une dernière fois, déranger l’oligarchie, les ministères / Cracher la vérité amère, de la part de la classe ouvrière. » Le vocabulaire est celui de la lutte politique. Et le rappeur franco-haïtien se présente ainsi comme le porte-parole de ceux qui ne disposent que rarement d’une tribune publique.
Dans l’un des morceaux fondateurs du rap français, Pour Ceux, du collectif de la Mafia K’1Fry, Rohff adopte une démarche similaire lorsqu’il rend hommage aux « darons éboueurs » ou aux « daronnes qui taffent dans les travaux sanitaires, dans la douleur », de la même manière que Seth Gueko évoque son père dans Titi parisien : « Pour les darons partis de l’usine pour fumer la mise à l’amiante. »
Largement mis à l’écart dans les représentations médiatiques, ces métiers deviennent ici des figures centrales. Un choix qu’on retrouve par exemple chez Youssoupha, Médine, Casey ou même, là encore, chez le groupe marseillais IAM, dont les morceaux – à la forte fibre sociale – dénoncent un système enfonçant et maintenant les individus dans la précarité. Aujourd’hui, le flambeau s’est transmis auprès de rappeurs comme BenPLG, Costa ou encore Frs Taga, un artiste stéphanois qui se présente comme un enfant de la classe ouvrière dans ses morceaux l’Usine ou Prolétaire.
Cette reconnaissance des travailleurs rejoint l’idée développée par David Gaborieau : « Le rap a toujours eu un ancrage dans les milieux populaires par sa position sociale, alors que dans la recherche ou dans les médias, c’est plus compliqué : on y retrouve plutôt des gens des classes moyennes ou supérieures, qui invisibilisent certaines choses. » Alors, à rebours des clichés qui le réduisent à une musique exaltant les nouveaux riches ou la délinquance, le rap apparaît, peut-être, comme le dernier genre musical à raconter, encore, l’histoire et la vie des classes populaires.