La dissonance est assez curieuse. D’un côté, une étude de la Direction de l’Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (Dares) sur les « évolutions des conditions de travail et des risques psychosociaux depuis 2016 », qui montre une relative diminution de l’intensité du travail. De l’autre, les statistiques de l’Assurance maladie pour l’année 2025, qui révèlent une hausse des accidents et des morts au travail.
Selon ces données, 1 331 personnes sont mortes du travail en 2025, soit 34 de plus qu’en 2024. Parmi elles, 783 sont décédées des suites d’un accident du travail (19 de plus que l’année précédente) et 204 d’une maladie professionnelle. En 2025, près de 700 000 accidents donnant lieu à un arrêt de travail ou à une incapacité permanente ont été déclarés, générant 84 millions de journées d’arrêt de travail sur l’année. « Et encore, ces statistiques sont probablement en dessous de la réalité du fait de la sous-déclaration des accidents », relève Serge Journoud, administrateur CGT de la branche accidents du travail et maladies professionnelles (AT-MP).
Explosion des maladies psychiques
Les maladies professionnelles d’origine psychique sont passées de 840 cas, en 2020, à 1971, cinq ans plus tard. Dans le même temps, les accidents du travail survenant dans un contexte de stress, de harcèlement ou d’épuisement professionnel ont bondi de 24 % en un an, avec 35 500 cas recensés, soit 6,5 % de l’ensemble des accidents du travail. Les femmes représentent 65 % des victimes, de même que les salariés de plus de 50 ans, qui comptent pour plus de la moitié des cas. Les professions intellectuelles et d’encadrement sont également particulièrement concernées.
Ces chiffres calamiteux ont été dévoilés en avant-première par la CGT le 10 septembre 2026. Dans son communiqué, le syndicat, qui siège au sein de l’organe de gouvernance de la branche AT-MP de l’Assurance maladie, alerte : « La sinistralité au travail ne recule plus, les maladies liées au stress et à l’épuisement professionnel ont doublé en cinq ans. » Un constat qui corrobore le rapport du Sénat sur la souffrance psychique au travail, enterré en juillet 2026 par la droite sénatoriale sous la pression du patronat. La mission d’information documentait pourtant « une réalité clinique indéniable », « une crise de santé publique » due entre autres aux changements organisationnels et aux modes de management.
La France, pire élève de l’UE
La situation est tout aussi préoccupante du côté des jeunes travailleurs, qui ont « statistiquement 40 % de risques de plus d’être victimes d’un accident du travail qu’un salarié plus âgé », selon le communiqué de la CGT. « C’est la dégradation continue du travail qui coûte de l’argent à la branche AT-MP de la Sécurité sociale. En conséquence, les indemnités journalières versées aux victimes d’accidents du travail et de maladies professionnelles atteignent 5,4 milliards d’euros en 2025, soit 500 millions de plus qu’en 2024 », dénonce le syndicat.
« Tous les indicateurs, que ce soit les morts au travail, les accidents, les maladies professionnelles, les risques psychosociaux, qui touchent les femmes, les jeunes et les plus de 50 ans, se sont aggravés, notamment du fait d’une dégradation des conditions de travail. Pourtant, le patronat pousse des cris d’orfraie quand on lui rappelle qu’en matière de sécurité au travail, la France est le pire élève de l’Union européenne [avec deux fois plus d’accidents mortels, NDLR] », commente Denis Gravouil, secrétaire confédéral chargé de la protection sociale.
Un gouvernement sourd et aveugle
Le militant cégétiste continue : « Le patronat français est dans une bataille idéologique sur la pénibilité, qu’il qualifie dorénavant d’usure professionnelle. Il a, par exemple, fait en sorte de vider le compte personnel de prévention de la pénibilité (C3P) en l’expurgeant de quatre critères. Les travailleurs paient psychiquement et physiquement le prix des contre-réformes Macron, qui ont supprimé les CHSCT et repoussé l’âge de la retraite. » En réponse, le gouvernement, sourd et aveugle au monde du travail, entend s’attaquer « aux abus des arrêts maladie ». Étant entendu, c’est bien connu, que les patients bien portants influenceraient leur médecin sous emprise ! Sur la même longueur d’onde, Édouard Philippe, candidat putatif à l’élection présidentielle, entend mettre fin, s’il est élu, à « l’open bar des arrêts maladie ».
Depuis le 1er septembre déjà, la durée des arrêts maladie est plafonnée à trente et un jours pour une première prescription et à soixante-deux jours pour chaque prolongation. « Des décrets sont en préparation pour limiter à un an, contre trois actuellement, la durée des arrêts maladie pour les affections longue durée non exonérantes », rappelle par ailleurs le communiqué de la CGT.
Après avoir plafonné les indemnités journalières versées en cas d’arrêt maladie, le gouvernement envisage aussi, pour rétablir les comptes de la branche AT-MP, déficitaire de 100 millions, de limiter les indemnités journalières versées en cas d’accident du travail à 1,8 Smic. « Ce qui pourrait affecter 14 % des salariés », évalue Serge Journoud, administrateur CGT de la branche AT/MP. En dépit des faits, le gouvernement et le patronat préfèrent s’enferrer dans le déni.