« C’est purement tactique » : en Serbie, le président Vučić démissionne... pour contourner la mobilisation étudiante

En quittant la présidence serbe ce dimanche 27 septembre, Aleksandar Vučić ne renonce pourtant pas au pouvoir. À quelques semaines des élections législatives du 25 octobre, l'ancien chef de l'Etat serbe cherche surtout à préparer son retour... au poste de Premier ministre. Face à lui, le mouvement étudiant, mobilisé depuis deux ans, tente de mobiliser l’opposition et de faire basculer le pays dans une nouvelle ère politique. Explications avec Jean-Arnault Dérens, rédacteur en chef du Courrier des Balkans.

Par Emil Dromery
Par Emil Dromery
Publié le 28 septembre 2026
SERBIA-POLITICS
Aleksandar Vučić pendant l'annonce de sa résignation au poste de président de la république, ce dimanche 27 septembre. Crédit : OLIVER BUNIC / AFP

Dimanche 27 septembre, Aleksandar Vučić, président de la République de Serbie depuis 2017 et Premier ministre de 2014 à 2017, a annoncé sa démission. Le leader de la famille libérale-conservatrice de son pays a remis officiellement son mandat à Ana Brnabić, présidente de l’Assemblée nationale, ce lundi 28 septembre au matin. Un événement qui semble couronner de succès le mouvement social auquel il se heurtait, après deux années de manifestations, de blocages et de mobilisation étudiante. Mais cette démission apparaît avant tout comme une manœuvre politique destinée à permettre à Vučić de conserver le pouvoir.

Pourquoi ? Car l’organisation de nouvelles élections législatives figure parmi les principales revendications de la contestation, et que Vučić devrait mener les forces de son Parti progressiste serbe (SNS) à ce scrutin qui se tiendra le 25 octobre prochain. Il y affrontera une liste dite « étudiante », à laquelle participent les partis de l’opposition. Jean-Arnault Dérens, rédacteur en chef du Courrier des Balkans et auteur de Les Balkans en 100 questions, paru aux éditions Tallandier, décrypte les enjeux de cette séquence politique.

Que signifie réellement la démission de Vučić ? Est-ce un tournant politique pour la Serbie ou simplement un changement de poste ?

C’est purement manœuvrier, purement tactique. Vučić avait annoncé qu’il allait démissionner au tout début du mois de juillet, en même temps qu’il annonçait les élections du 25 octobre. C’est notamment lui qui a signé le décret de convocation des élections. Dans le même temps, il continue à se comporter à la fois comme président de la République et comme le chef de son parti, puisqu’il est toujours président de son Parti progressiste serbe (SNS). Il mène d’ailleurs campagne depuis le début de l’été.

Pour autant, cette démission était logique, inévitable. La Constitution l’empêchait de briguer un troisième mandat consécutif. Là, en réalité, il a simplement précipité l’échéance : son objectif est de mener la campagne, de gagner les législatives et donc de se reconduire comme Premier ministre. Avant l’échéance de la présidentielle dès le mois de décembre.

L’enjeu pour Vučić est donc de rester au centre du jeu politique et de ne pas se retrouver à la fin de son mandat présidentiel sans fonction institutionnelle. L’autre aspect, c’est de centrer la campagne, y compris la campagne des législatives, autour de sa personne. Il s’agit de personnaliser à l’extrême le scrutin, d’en faire un référendum sur sa personne. À l’inverse, les étudiants présentent une démarche collective, avec une liste qui se revendique précisément comme l’émanation d’un collectif.

En quittant la présidence, Vučić perd-il malgré tout une partie de son pouvoir ?

Pas du tout. Celle qui deviendra présidente, Ana Brnabić, est une fidèle de Vučić. En Serbie, on a un président de la République qui est en même temps le chef du parti au pouvoir, c’est lui qui concentre tous les leviers de décision entre ses mains, malgré la séparation des pouvoirs prévue par la Constitution. Typiquement, personne ne connaît le Premier ministre, Đuro Macut. Il est vraiment un simple exécutant de la verticale du pouvoir qui part d’Aleksandar Vučić.

Outre qu’en remportant le scrutin, il pourrait conserver le pouvoir en tant que chef du gouvernement, la présidentielle qui doit suivre sera elle aussi déterminée par le rapport de force issu des législatives. On peut donc très bien imaginer qu’Ana Brnabić reste présidente de la République après la période d’intérim. Elle est une figure de fidélité absolue au pouvoir actuel. Dans tous les cas, l’enjeu reste de savoir si Vučić conserve le contrôle de la structure politique et institutionnelle qu’il a construite.

Après deux ans de mobilisation contre le pouvoir de Vučić, quelle force les étudiants représentent-ils aujourd’hui face à Vučić ?

Une liste étudiante est en train de se constituer et elle a rallié à peu près tous les partis d’opposition démocratiques. Il devrait y avoir deux blocs : le bloc du parti au pouvoir et celui de l’opposition autour de cette liste étudiante (NDLR : où les leaders du mouvement étudiant dominent encore même si celui-ci a fait de la place au personnel politique de l’opposition), qui a une focale très large. Les étudiants sont repartis sur les routes et sillonnent le pays. Il y a même deux caravanes étudiantes qui ont traversé la Serbie ces derniers jours. Les étudiants se déplacent à vélo, en voiture, de toutes les manières possibles. Ils sont accueillis de manière triomphale dans toutes les villes où ils passent.

Mais dans plusieurs de ces villes, il y a également eu des comités d’accueil très hostiles organisés par des partisans du pouvoir et des hooligans, avec parfois des épisodes de violence. Et nous sommes encore à un mois de l’élection. On peut donc craindre que ces violences se généralisent ou se répètent à mesure que l’échéance électorale approchera. Les étudiants ont également tenté de mobiliser les électeurs serbes de Bosnie qui disposent de la double citoyenneté et qui ont le droit de voter en Serbie. Ils sont allés à leur rencontre pour leur dire qu’ils n’avaient rien contre eux, mais qu’ils avaient aussi le droit d’avoir leur propre opinion et qu’ils n’étaient pas obligés de voter pour Vučić. Mais cette tournée a dû être interrompue sous la pression de la police de la République Serbe de Bosnie et de hooligans.

De nombreuses questions restent alors en suspend : quel sera l’accès aux médias publics audiovisuels ? Quel sera le niveau de violence, de pression et d’intimidation pendant les quatre semaines qui nous séparent des élections ? Et surtout, si le résultat n’est pas favorable au régime, est-ce qu’il l’acceptera ?

Les élections législatives du 25 octobre peuvent-elles ouvrir un nouveau chapitre politique en Serbie ?

Si la liste étudiante l’emporte, tout ne sera évidemment pas réglé du jour au lendemain. Mais la Serbie entrera dans un nouveau chapitre de son histoire. Un Parlement dominé par la liste étudiante ressemblerait de fait à quelque chose qui s’apparenterait à une Constituante. Il faudrait remettre beaucoup de choses en place. Ce serait véritablement, je dirais, une renaissance de la Serbie démocratique, 26 ans après la chute de Milošević (ancien président de la République de Serbie de 1997 à 2000).

À l’inverse, si le régime l’emporte, avec plus ou moins de violence, je pense que nous allons vers une période de glaciation, une période extrêmement déprimante, où beaucoup de gens vont quitter le pays, notamment tous ces jeunes qui se sont mobilisés depuis deux ans. Ils pourraient considérer que ce n’est pas seulement un échec, mais la preuve qu’ils ne peuvent pas espérer construire leur vie dans une Serbie normale. Ils pourraient donc partir massivement. C’est donc l’heure de vérité qui va se jouer le 25 octobre, mais aussi dans les heures et les jours qui suivront le scrutin.

La présidentielle de décembre qui devrait suivre dans l’année sera alors largement déterminée par le résultat des législatives. Au fond, c’est cela l’enjeu : savoir qui contrôlera le pouvoir après le 25 octobre.