« Sans être tout à fait sur la même longueur d’onde, syndicats et entreprises s’accordent au moins sur une chose : sans travailleurs migrants, la Saxe-Anhalt ne fonctionne tout simplement pas », explique Martin Mandel, porte-parole de la Confédération des syndicats allemands (DGB) dans cette région de l’ex-RDA, qui souffre encore des départs massifs après la chute du mur de Berlin.
Cette évidence se heurte pourtant à l’une des mesures phares proposées par le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) dans le cadre de l’élection régionale du dimanche 6 septembre en Saxe-Anhalt : lancer une « campagne d’expulsion et de remigration ». Pour Nora Schmidt-Kesseler, représentante de l’industrie chimique dans le nord-est du pays, « le simple fait d’annoncer une telle mesure a des répercussions négatives, que cela se concrétise ou non », indiquait-elle au quotidien allemand Tagesspiegel.
Les mises en garde des syndicats et d’une partie importante des entreprises n’empêchent pas l’AfD d’être donnée largement en tête dans les sondages, avec plus de 40 % d’intentions de vote, devant les chrétiens-démocrates de la CDU (22 %) et le parti de gauche radicale Die Linke (12 %). Le parti d’extrême droite pourrait même obtenir une majorité absolue au sein d’un Parlement régional qui, outre-Rhin, dispose de compétences en matière d’éducation, de culture, de sécurité ou d’environnement. Parmi les autres propositions du parti, on compte encore la création de « classes spéciales » pour les enfants immigrés à l’école, la défense de l’instruction à domicile ou encore la promotion d’une « nouvelle politique culturelle patriotique ».
Le « paradoxe de l’AfD »
Cette contradiction entre les besoins économiques de la région et les orientations de l’AfD a été précisément documentée par les économistes de l’Institut allemand de recherche économique (DIW), qui ont montré que les territoires où l’AfD recueille le plus de voix sont aussi ceux qui auraient le plus à perdre de sa politique – ce que les chercheurs nomment le « paradoxe de l’AfD ». Selon leurs calculs, la mise en œuvre de la politique d’extrême droite proposée par le parti pourrait faire perdre à la Saxe-Anhalt jusqu’à 10 000 emplois et 1 600 euros de revenu annuel par habitant.
Dans cette région aux 2,1 millions d’habitants, l’inadéquation entre les besoins et les propositions de l’AfD est particulièrement frappante en matière environnementale : alors que la Saxe-Anhalt est à l’avant-poste de la transformation industrielle avec 26 000 postes dans les énergies renouvelables, le parti d’extrême droite veut cesser de subventionner le secteur (voire « raser toutes les éoliennes », selon les propos de la cheffe de l’AfD, Alice Weidel), et revenir au nucléaire, au charbon et au gaz russe. « Ce que l’AfD propose, ce sont tout simplement des culs-de-sac en matière de politique industrielle. C’est déjà une raison suffisante pour dire que ce parti n’est pas un choix envisageable pour les salariés », résume Martin Mandel du DGB.
En vue du scrutin du 6 septembre, la Confédération des syndicats allemands a cependant choisi de ne pas faire de l’opposition frontale à l’AfD le centre de son action. La campagne lancée par le DGB met d’abord en avant les sujets qui touchent directement les salariés : conditions de travail, conventions collectives, participation aux décisions. « Nous avons dit dès le début que nos thèmes étaient plus importants pour nous que d’attaquer frontalement l’AfD », explique Martin Mandel.
« Remettre l’intérêt des travailleurs au premier plan »
Positionnement similaire du côté d’IG Metall, puisque le syndicat de la métallurgie insiste sur l’importance, « non pas de donner des leçons, mais de remettre l’intérêt [des travailleurs] au premier plan », explique Jan Mentrup, porte-parole du syndicat en Saxe-Anhalt. Mais comment comprendre, alors, que des travailleurs votent pour un parti ne défendant pas la sécurité de leurs emplois ? Jan Mentrup refuse de les voir comme des salariés n’ayant « pas compris » leurs intérêts. Il rappelle plutôt que les citoyens votent aussi « par déception, par méfiance, qu’ils ressentent un manque de reconnaissance et qu’ils ont l’impression que leurs problèmes ne sont pas suffisamment pris en compte ».
La solution devant cette crise de confiance ? Pour le syndicaliste, elle est simple : continuer à défendre les travailleurs. « Quel que soit le vainqueur dimanche, l’IG Metall restera capable d’agir. Nous savons pour qui nous sommes là, nous savons ce dont nos adhérents ont besoin, et nous savons comment défendre et faire valoir leurs intérêts », promet Jan Mentrup.