Ce lundi après-midi, une quinzaine d’habitants se retrouvent rue Servet. Autour des tables, on joue, on rit, on discute… « L’association Ensemble au 44 a été créée en 2011 pour rompre l’isolement des habitants des Gratte-ciel », expose Marie-Angèle Giovanni, secrétaire adjointe de l’association. Aujourd’hui, le local de l’association est ouvert tous les jours pour ses 130 adhérents, dont beaucoup d’historiques du quartier. En 40 ans, Marie-Angèle a travaillé puis vécu aux Gratte-ciel à Villeurbanne, tout comme Luc Royet qui y vit depuis 42 ans : « Quand je descends l’avenue Barbusse, je n’arrête pas de rencontrer des gens que je connais », s’amuse-t-il.
Dans cette grande ville limitrophe à Lyon (157 000 habitants), qui s’est construite sur une forte identité industrielle et migratoire, le centre-ville a une histoire à part. Sur l’avenue Henri Barbusse s’engage une allée d’immeubles inspirés des buildings new-yorkais, construits dans les années 1930. Dans les 1390 habitations du quartier, 2000 habitants cohabitent, au sein de ce qui demeure le seul centre historique de France à 100% en logement social. « La force de ce centre, c’est que l’ensemble (foncier, logements, équipements publics, commerces) est hors marché et le restera à tout jamais », précise Agnès Thouvenot, première adjointe au maire déléguée à l’urbanisme et à l’habitat et présidente de la Société villeurbannaise d’urbanisme (SVU), organisme propriétaire et gestionnaire des Gratte-ciel.
Des logements modernes
Pour comprendre l’histoire des Gratte-ciel, il faut remonter au début du XXème siècle : Villeurbanne connaît un fort développement industriel et une croissance démographique rapide, passant de 5 000 habitants en 1856 à 82 000 en 1931. La commune abrite alors 68% d’ouvriers mais seuls trois quartiers existent : Charpennes, Cusset et Grandclément. Ailleurs, l’habitat insalubre se développe, avec des cabanes en bois. En 1924, le socialiste Lazare Goujon est élu maire et en lançant le projet des Gratte-ciel, il a plusieurs idées en tête : « Il veut améliorer le quotidien des classes populaires dont il est issu et il a une vision hygiéniste de la ville : il veut des logements modernes, aérés, faciles à entretenir, détaille Vincent Veschambre, directeur du Rize, centre dédié à la mémoire ouvrière et multiethnique de la ville. Il veut aussi fournir des services de qualité. Des logements mais aussi un palais du travail, un théâtre, une piscine, un dispensaire… Et puis ce centre est un geste politique fort, qui affirme Villeurbanne comme une grande ville. »
Le palais du travail sort de terre en premier (1928) ; il est pensé comme un « temple laïque », centre intellectuel, artistique et moral pour l’éducation de la classe ouvrière. Mais, alors que ce bâtiment est financé par une souscription publique, le krach boursier de 1929 compromet la suite du projet. Lazare Goujon a l’idée d’aller chercher des capitaux privés et publics pour inventer la SVU (Société Villeurbannaise d’Urbanisme), qui préfigure la société d’économie mixte.
Beaucoup de seniors et de femmes seules
L’ensemble marque par sa monumentalité et sa symétrie : deux tours de 60 mètres ouvrent l’avenue Barbusse, répondant au beffroi de 65 mètres qui domine la mairie. « Ce sont les gens qui appellent le quartier les Gratte-ciel, à cause de la structure en métal, le remplissage de briques, les ascenseurs, comme aux Etats-Unis. Il y a une approche géométrique, très simple, art déco. Poussé à ce niveau, c’est exceptionnel ; à l’époque, il n’y a pas d’équivalent en France », ajoute Vincent Veschambre.
Les logements sont assez petits (il y a actuellement 80% de t1 et t2), avec la modernité de l’époque (eau courante, électricité, salle de bains, chauffage central…), faisant entrer la lumière, dotés de balcons et terrasses. Mais au début, les habitants ne se bousculent pas pour y habiter… avant que l’originalité du quartier, protégé au titre des sites patrimoniaux remarquables, ne soit célébrée.
Le passage des habitations en logement social dans les années 1990 permet à une population modeste de loger au centre d’une grande ville, à proximité de commerces, services et transports. Le quartier se construit, à l’image de la ville, avec les migrations : des populations d’Europe centrale et des familles juives fuyant le nazisme y trouveront refuge. Villeurbanne accueille, aujourd’hui, la seconde plus grande communauté juive de France.
« Plus qu’un centre-ville, les Gratte-ciel est l’acte fondateur de Villeurbanne. Avec ce projet, Lazare Goujon veut unifier la ville car il a l’intuition qu’on fait centre avec des équipements publics… Aujourd’hui encore, la ville porte cet héritage », précise Agnès Thouvenot.
Parmi les locataires actuels, beaucoup de seniors (35% des locataires ont plus de 65 ans), de femmes seules, avec ou sans enfants. Mais les places sont rares car les gens sont attachés au quartier. « Quand je suis arrivé à 20 ans, j’ai été si bien accueilli ! se remémore Luc Royet. Il y a de l’entraide, de la convivialité et puis cette mixité exceptionnelle, c’est que du bonheur ! » Villeurbanne, ville d’usines (chimie, textile…) s’est construite avec les vagues successives d’ouvriers italiens, polonais, espagnols, portugais, du Maghreb, venus y travailler.
Un siècle plus tard, la municipalité a lancé un projet pour prolonger le centre sur 8 hectares et accueillir 1 800 habitants de plus. Avec un risque que le quartier se gentrifie ? La municipalité dit penser le projet pour favoriser la mixité, avec des nouveaux logements pour 34% en privatif et 61% aidés (logements sociaux, bail réel solidaire, logements participatifs). Agnès Thouvenot précise : « Il y a déjà un brassage des populations entre l’hypercentre en logement social et les rues adjacentes. On fait le pari que Villeurbanne est une ville diverse et que le centre restera à l’image de la ville. »