« Tu casses, tu répares » n’avait cessé de répéter Gabriel Attal en 2025 pour défendre son projet de « loi Attal » qui visait à réformer la justice des mineurs. Cette vieille rengaine des macronistes est de nouveau de sortie en pleine mobilisation des lycéens. Le gouvernement a ouvert le bal en avançant au 27 octobre l’examen du projet de loi dit « casseur-payeur » au sénat. S’il était adopté, le texte permettrait par exemple de rendre les participants à un attroupement collectivement responsables des dégradations qui y sont commises dans la limite de 10 000 euros… sans avoir à prouver qu’ils en sont personnellement les auteurs. Ce n’est pas tout, hélas : ce lundi 5 octobre 2026, sur Cnews, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement expliquait que le projet de loi ouvrait aussi la possibilité « d’aller prélever dans les prestations familiale quand c’est nécessaire ».
Les politiques rivalisent de propositions
À la veille de la grande mobilisation du 6 octobre, le mouvement lycéen ne cesse de prendre de l’ampleur, avec près de 413 établissements qui « ont fait ou font l’objet d’actions ou de perturbations », selon Édouard Geffray, le ministre de l’Éducation nationale ce lundi 5 octobre. De même source, une trentaine ou une quarantaine de sites d’enseignement supérieur seraient également perturbés.
De leur côté, les responsables politiques multiplient ces derniers jours les propositions plus loufoques les unes que les autres pour sanctionner les manifestants, tout en évitant de répondre aux revendications de ceux qui sont mobilisés.
Ainsi, dans un reportage du journal télévisé de France 2, diffusé le 4 octobre 2026, on apprend que le maire Christophe Callay, élu divers centre de Ville-la-Grand, en Haute-Savoie, entend interdire l’accès aux services municipaux aux mineurs responsables de dégradations : « On se servira de notre excellente entente avec la région, le préfet et les forces de police nationale pour récupérer les coordonnées de ces personnes pour leur interdire tous les services de la ville auxquels ils auraient le droit en tant que mineur. ». Plus d’accès à la médiathèque, aux espaces de jeux ou aux stages d’été pour ces jeunes. Sans préciser de limite dans le temps à cette sanction. Une forme de double peine à l’appréciation du maire.
Éric Ciotti veut « faire payer les casseurs »
Le projet de loi du gouvernement a aussi donné des idées à Éric Ciotti, député UDR et maire de Nice, qui va déposer une proposition de loi « pour faire payer les casseurs » et sanctionner les « gourous d’ultragauche ». Son texte reprend en partie le projet du gouvernement, avec notamment la reprise de cette mesure phare consistant à piocher dans les allocations touchées par la famille. Il propose ainsi la création d’un « mécanisme de saisie directe auprès de la caisse d’allocations familiales et des organismes verseurs ». Il va encore plus loin à ce sujet en proposant de réduire les allocations familiales des fauteurs de troubles : « Lorsqu’un enfant est déclaré coupable de dégradations, de violences ou d’intrusion dans un établissement scolaire […], la juridiction ordonne la suspension de la part des prestations liée au mineur en cause », écrit-il.
Un article flou et dangereux pour la liberté de manifestation a été intégré par le député dans son projet de loi. Il vise à sanctionner ce qu’il appelle « les gourous d’ultragauche qui, sur les réseaux sociaux comme aux portes des établissements, poussent des adolescents à la casse et à l’affrontement […] Ils doivent être condamnés sévèrement », affirme-t-il, demandant la création d’« un délit spécifique de provocation d’un mineur au blocage d’un établissement scolaire ». Un tract syndical ou une prise de parole appelant à la mobilisation suffira-t-il, à Éric Ciotti, pour qualifier leurs auteurs de « gourous d’ultragauche » et risquer jusqu’à dix ans de prison ?
Le RN réclame la « responsabilisation des familles » …
Du côté de ses alliés du Rassemblement national, le discours est un peu le même : on parle de « responsabilisation des familles ». « Un élève qui est mis en cause, ou qui brûle la porte d’un lycée, immédiatement la famille doit être convoquée et sanctionnée, si elles occupent un logement social et si elles ont un certain nombre d’aides », expliquait le 30 septembre, Sébastien Chenu, vice-président du Rassemblement national, sur BFM TV.
La responsabilisation des parents est un vieux serpent de mer qui revient à chaque mobilisation de la jeunesse. Dans une note d’analyse publiée en 2021 pour le Club des juristes, Michel Verpeaux, professeur de droit public à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, revient sur cette question. Il y écrit : « Il s’agit d’une forme de responsabilité collective qui ne respecte pas un autre grand principe, celui de l’individualisation des peines. La punition ne frappe pas celui qui commet une faute mais toute la famille qui, sur le seul plan de l’incrimination, n’a rien fait, si ce n’est laisser faire. »
… les préfets passent déjà à l’acte
Il n’y a pas que les politiques qui sont plein d’imagination. Par exemple, certains préfets ont décidé d’adresser des courriers aux parents de lycéens interpellés afin de les appeler à « sensibiliser leurs enfants au respect des règles ». Or, il faut le rappeler : être interpellé ne veut pas dire que la personne a commis des faits répréhensibles. Comme à chaque mobilisation, le nombre d’interpellations est impressionnant, mais seule une fraction des personnes interpellées sont ensuite mises en examen, après que la justice a considéré qu’il existait des éléments permettant de poursuivre ou non.
Dans un communiqué, le préfet du Pas-de-Calais, François-Xavier Lauch, s’est légèrement emporté en appelant les parents à « s’assurer que votre enfant s’abstienne de manifester dans les jours prochains », sans justifier sa demande sur une base légale. Dans les Hauts-de-Seine, le préfet, Alexandre Brugère, est allé encore plus loin en convoquant « des parents de jeunes impliqués dans les violences », sans que l’on sache si ces derniers ont été condamnés ou non, le tout en présence du procureur de la République de Nanterre. Un coup de com’… quant à la séparation des pouvoirs, on repassera.