L’éditorialiste Éric Naulleau n’était pas en train de pitcher un remake antifasciste du film les Tuche lorsqu’il a tweeté « Plus de frites, moins de flics… ». Pas plus que le vulgarisateur scientifique Mac Lesggy ne citait la série apocalyptique The Walking Dead en publiant « En y repensant, je me demande comment notre génération a survécu. Tout ça sent vraiment la fin » sur X. Non, ces deux intellectuels ont acéré leur plume pour commenter les actes et paroles de lycéens qui se mobilisent pour réclamer plus de moyens, et qui, jusqu’à récemment, recevaient davantage d’offensives policières que de réponses gouvernementales.
Ce vendredi 2 octobre, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, s’est enfin décidé à recevoir les organisations syndicales représentatives des personnels, les associations de parents d’élèves, les associations lycéennes et les élus du Conseil national de la vie lycéenne. Quelque 1949 interpellations, des proviseurs et lycéens blessés, ainsi que plusieurs incendies dans les établissements plus tard, il était temps… Le gouvernement a aussi annoncé renoncer à faire payer les frais d’inscription en BTS et en classe préparatoire aux étudiants non boursiers, comme initialement prévu dans le projet de budget 2027. Les organisations lycéennes et étudiantes, soutenues par la CGT, appellent néanmoins à une manifestation le mardi 6 octobre.
Parti le 21 septembre de Créteil, le mouvement a rapidement fait tache d’huile au point de toucher 410 établissements partout en France. Alors que les images de dégradations tournent en boucle sur les réseaux sociaux et dans les médias, le commentariat conservateur se contente d’alerter frénétiquement sur la violence sans précédent qui s’abattrait selon lui sur le pays, de la part de « petits voyous » (encore un diagnostic édifiant du Dr Naulleau). Comme souvent, les faits et les chiffres sont piétinés dans ce festival de remontrances outrées. Heureusement, la NVO est là.
« Ils veulent plus de frites à la cantine »
La formule circule sur les réseaux sociaux pour tourner en dérision les revendications légitimes du mouvement lycéen, qui dénonce un manque de moyens, d’enseignants, de personnels, et défend un droit à l’éducation identique pour tous et des meilleures conditions d’apprentissage. « Les lycéens et les étudiants des universités veulent surtout plus de fric pour les services publics », commente Mathis, étudiant en deuxième année de licence, venu rejoindre les lycéens à Marseille. « Des salles de cours fuient en période de pluie, sont surchauffées l’été. Une amie n’a pas eu de cours d’espagnol durant toute une année au lycée. »
De Saint-Denis à Marseille, en passant par Lille, Nantes et Rennes, les témoignages se ressemblent, à peu de choses près. Après avoir passé la fin de l’année scolaire à deux doigts du malaise dans des salles plombées par la canicule, les lycéens dénoncent la vétusté de leurs établissements, des classes surchargées, parfois à 35 élèves, le manque de profs, d’assistants d’éducation, d’assistantes sociales, d’infirmières scolaires… Ils se plaignent aussi d’emplois du temps à rallonge, où les journées de 8 h à 18 h ne sont pas rares, et déplorent la pression qu’exerce Parcoursup dès l’entrée au lycée. « Entre le manque de moyens humains et matériels, et le stress dû à Parcoursup, le sujet des lycées est inflammable à n’importe quel moment », conclut Alixe Rivière, porte-parole de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) en Seine-Saint-Denis.
Dernière chose, soit dit en passant : l’accès à une cantine de qualité et à des tarifs accessibles pour tous, au lycée comme à l’université, est une revendication tout aussi légitime, particulièrement au regard de la précarité alimentaire qui touche les étudiants. Pour rappel, selon le dernier baromètre de l’Unef sur les conditions de vie de ces derniers, plus de 50 % d’entre eux déclarent sauter régulièrement un repas pour des raisons financières. Enfin, selon le baromètre du Secours populaire français, ce sont 37 % des Français qui ne peuvent pas se procurer une alimentation saine à même de leur permettre de faire trois repas par jour (+ 4 % en un an).
« Les élèves ne veulent pas travailler »
« Les lycéens ont un droit, c’est d’être en classe, de se taire et d’écouter le professeur », déclarait Pierre-Henri Dumont, secrétaire général adjoint des Républicains, le 28 septembre sur BFMTV. Mais pour jouir de ce droit, encore faut-il avoir des professeurs en classe ! Dans son rapport « Regards sur l’éducation », paru le 29 septembre, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) alerte sur la pénurie d’enseignants, qualifiant cette situation de « préoccupation majeure des pouvoirs publics ». Si le nombre de postes vacants est relativement faible (0,4 %), c’est le recours croissant aux contractuels (des enseignants salariés sans le statut de fonctionnaire) qui inquiète : en 2025, 11 % des professeurs dans le secondaire étaient des contractuels.
Sans oublier que la profession perd en attractivité, alors que seulement 27 % des enseignants se disent satisfaits de leur salaire. Et pour cause, le point d’indice des fonctionnaires, qui fixe leur rémunération, est gelé depuis trois ans, alors que l’inflation s’envole. Côté élèves, cette situation a des conséquences en cascade. Un professeur absent, ce sont des heures de cours en moins, certes, mais aussi un manque de suivi, qui dégrade l’apprentissage et peut également pénaliser un dossier sur Parcoursup, voire compliquer l’orientation post-bac. Voilà sans doute pourquoi les lycéens ont renoncé au droit généreux de rester assis.
« Il ne s’agit plus aujourd’hui de contestations lycéennes. Il s’agit d’émeutes organisées par des professionnels »
Voilà ce qu’a déclaré Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national à l’élection présidentielle, sur X. Difficile de dire quelle société d’événementiel s’est spécialisée dans l’organisation professionnelle d’émeutes, mais celle-ci ne semble pas faire un travail si remarquable. Certes, des poubelles ont été brulées, du mobilier urbain et public a été dégradé et le lycée Nelson-Mandela, à Nantes, a été incendié. « Les violences desservent les mobilisations », relevait d’ailleurs Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, jeudi 1er octobre sur Franceinfo, avant de souligner : « Mais je dénonce d’abord la stratégie du gouvernement qui a conduit à ces violences. Ce qu’il se passe est très grave et très dangereux. On ne gère pas une mobilisation lycéenne depuis le ministère de l’Intérieur, c’est complètement irresponsable. »
Les forces de l’ordre, en outre, ont pu participer à faire dégénérer certaines mobilisations par la répression musclée qu’elles ont opposé au mouvement. L’inspection générale de la police (IGPN) a été saisie pour trois enquêtes concernant des lycéens blessés par les policiers. L’une des victimes aurait des lésions à l’œil, qu’on pourrait attribuer à un tir de LBD au visage, ce que les policiers n’ont en principe pas le droit de faire. En parallèle, des vidéos d’interpellations brutales inondent les réseaux sociaux. « Le gouvernement ne répond que par l’envoi de forces de l’ordre, souvent en engageant des personnels n’ayant pas la formation minimum au maintien de l’ordre, tout en les détournant des missions où ils manquent (enquêtes, secours, proximité), risquant ainsi sciemment de multiplier les incidents », a déploré la CGT Intérieur-Police dans un communiqué. C’est à se demander qui organise professionnellement des émeutes…
L’Éducation nationale coûte « un pognon de dingue » !
La complainte prétendant que l’on gaspille des sommes astronomiques d’argent du contribuable dans une Éducation nationale aussi insatiable qu’inefficace, est une rengaine traditionnelle du centre à l’extrême droite. Pourtant, le budget de la Rue de Grenelle était d’environ 63 milliards en 2025. Ce qui n’est pas zéro, certes, mais tout de même moins que les 80 milliards d’exonérations de cotisations sociales patronales accordées annuellement, par exemple.
Par ailleurs, en septembre 2025, l’économiste Julien Grenet expliquait dans les colonnes du Monde que le budget de l’Éducation était surévalué de 10 %, car l’État compense le déséquilibre du régime des retraites des fonctionnaires en gonflant les cotisations sociales des actifs. « La dépense par élève dans le premier degré, déjà inférieure à la moyenne de l’OCDE avant correction, est en fait très inférieure, de 19 %, ce qui nous place parmi les pays qui dépensent le moins pour l’école primaire », ajoute-t-il. Un constat qui rejoint les chiffres d’Eurostat : en matière de dépense par élève, la France se place juste en dessous de la moyenne, à la 14e position, derrière des pays comme Malte ou la Slovénie. Peut-être est-il en effet temps de revoir sa copie…
« Il faut responsabiliser les familles »
« Les Français n’ont pas à payer la facture des casseurs. Les familles ont une responsabilité pour remettre de l’ordre dans les établissements », estimait Édouard Philippe, candidat à la présidentielle (Horizons), sur X. Autre grand classique de la droite et de l’extrême droite lors des mouvements de contestations de la jeunesse : après avoir moqué les revendications, s’en prendre aux parents, forcément laxistes… Dans la même veine, Gérald Darmanin, ministre de la Justice, a demandé aux procureurs d’engager la responsabilité civile des parents en cas de dégâts provoqués par leurs enfants lors du mouvement de blocage des lycées, afin de leur faire « payer les réparations », a-t-il dit vendredi sur RTL.
Les mêmes politiciens, pas à une ambiguïté près, défendant le travail dominical, les temps partiels subis, les horaires atypiques qui contribuent à déstructurer le noyau familial… À la mort de Nahel et à l’explosion de colère qui avait suivi, le président de la République Emmanuel Macron avait appelé les parents à garder leurs enfants à la maison, en stigmatisant notamment les mères seules, puis évoqué une sanction financière dès la première infraction.
« La prétendue défaillance des parents est régulièrement pointée du doigt lors des mouvements de contestation de la jeunesse, particulièrement lorsqu’il s’agit des jeunes noirs ou maghrébins, issus des quartiers populaires. C’est une manière de détourner l’attention de la défaillance de l’État, des choix politiques qui ont été faits et d’inverser la charge des responsabilités. Évoquer la défaillance des parents évite d’avoir à s’interroger sur les problématiques sociales et économiques que rencontrent les familles », commente le journaliste Selim Derkaoui, auteur de Laisse pas traîner ton fils, Comment l’état criminalise les mères seules (Les liens qui libèrent, 2025), auprès de NVO.fr.
La FCPE s’est en outre inquiétée d’un décret du ministère de l’Éducation nationale, permettant de changer d’école ou d’établissement un élève dont les parents sont considérés comme perturbateurs. « Une mesure qui vise à faire taire les parents, alors que de plus en plus alertent sur les dysfonctionnements de l’école en mettant l’État face à ses responsabilités », juge l’association des parents d’élèves.