« Prends un Spasfon, ça ira mieux » : quand l'entreprise méprise les femmes victimes de fausse couche

Chaque année, environ 200 000 grossesses s’arrêtent spontanément. Une épreuve loin d’être anodine, tant sur le plan physique que psychique. Pourtant, en entreprise, la douleur des femmes concernées n’est pas toujours prise en considération. Pire : certaines préfèrent garder le silence, de peur de pénaliser leur carrière, voire subissent les remarques acides de leurs collègues.

Par Jonathan Konitz
Par Jonathan Konitz
Publié le 5 novembre 2026
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Hôpital de Corbeil-Essonnes. Photo : Emmanuel Dunand / AFP

Dans la mesure du possible, évitez le terme « fausse couche ». « Ça dénigre le vécu des femmes. Comme si vous leur disiez qu’elles vivent un faux problème. Or elles avaient commencé à se projeter, à s’investir émotionnellement. Le terme interruption spontanée de grossesse est plus adapté », suggère Virginie Rio, cofondatrice de l’association Collectif Bamp. Au-delà du débat sémantique, cet événement difficile a des conséquences très concrètes sur le bien-être des salariées en entreprise. Et leur carrière.

« Confier sa douleur, c’est révéler son projet d’enfant. Et donc prendre le risque de ne pas évoluer professionnellement. Un vrai procès en maternité », appuie Myriam Lebkiri, membre du Bureau confédéral de la CGT et référente de la commission Femmes-Mixité. « Une femme connaît son collectif de travail, elle sait à qui elle peut faire confiance. Malheureusement, dans certaines boîtes, la fausse couche est encore considérée comme un aléa de grossesse pas si traumatisant. Limite : prends un Spasfon et ça ira mieux ! La santé hormonale féminine est un impensé du monde du travail (organisation, durée, etc.). »

Incompréhension de la direction

Anne (prénom d’emprunt) en a fait l’amère expérience dans la grande distribution, l’année dernière. « Le mardi matin, le médecin nous apprend que le cœur de l’embryon ne bat plus. J’étais à huit semaines. L’après-midi, je retourne bosser. Étant de repos le lendemain, je décide de prendre le médicament [un contraceptif pour évacuer] à ce moment-là. Rien ne se passe… Idem le jeudi, au travail. Le vendredi matin, j’ai la boule au ventre, je vais devenir folle. Il y a un truc mort à l’intérieur de moi. Je veux qu’on me l’enlève ! » Anne informe sa cheffe de sa volonté de se rendre à l’hôpital. La réaction est pour le moins épidermique. « En gros, elle me dit que je la fais chier. Que sa sœur a déjà perdu un bébé à 3 mois, que mon cas n’est pas si grave. OK, j’étais en boucle depuis des semaines sur mon souhait d’avoir un enfant, à évoquer les parcours FIV et PMA, mais quand même… »

Anne passera sa pause déjeuner à pleurer avant d’avoir le déclic. « J’ai rangé ma trousse, fermé mon placard, éteint mon ordinateur et me suis promis de ne jamais revenir. Aujourd’hui, je suis dans une autre enseigne, plus compatissante. Je garde une profonde rancœur de cet épisode. »

« Tu en feras un autre »

Dans un boulot avec « d’importants dossiers à rendre », l’interruption spontanée de grossesse d’Héléna intervient en plein pic d’activité. «  Nous avons appris que le fœtus avait cessé de grossir le jeudi, je n’ai pris le médicament pour l’évacuer que le mardi. Je ne voulais pas mettre mes collègues dans la panade, les faire crouler sous le travail à cause de mon absence si le médecin me prescrivait un arrêt… C’était une petite boîte familiale. Et on ne met pas la famille dans la merde. Ça fait mafieux dit comme ça [rires] ! »

Elle marque un silence puis reprend d’une voix grave. « À mon retour, j’étais dans les choux. Sous anxiolytiques, avec la peur de pleurer au téléphone en appelant les gens. Il m’a été reproché de ne pas me remettre au taff efficacement les semaines suivantes. Des femmes de 50 ans, déjà mères, me disaient : “Tu en feras un autre, au moins la machine [l’utérus] fonctionne, etc.” C’était horrible. » Ici aussi, le directeur n’a pas su se montrer réceptif à la douleur d’Héléna. Elle finit par quitter le navire, à l’occasion d’un rachat.

« Dans le tertiaire », Samia (nom d’emprunt) n’a même pas eu le temps de terminer sa période d’essai en vue de décrocher un CDI. « Au départ, je ne précise pas la raison de mon arrêt de travail. Au bout de quatre jours, alors que je suis en pleine convalescence chez moi, mes supérieurs demandent un entretien Zoom et je raconte tout. Le malaise était visible sur leur visage. Ils m’annoncent mettre fin à notre collaboration car mon absence les plonge dans l’embarras. C’est incompréhensible, j’avais déjà fait mes preuves en CDD. Le RH ne me donnera pas plus d’explications… » Le dernier mois sur site est « atroce ». Aucun signe de compassion, elle hérite de tâches ingrates. « Je me renseigne si une action aux prud’hommes est possible, cinq ans plus tard. »

Un arrêt de travail spécifique… et imparfait

Depuis le 1er janvier 2024, un arrêt de travail spécifique concerne les interruptions spontanées et médicales de grossesse, applicable au secteur public, privé, aux professions indépendantes et non salariées agricoles. L’objectif est de « sécuriser financièrement les salariées en supprimant le délai de carence de trois jours avant de percevoir les indemnités journalières de Sécurité sociale, indique Me Félix Guinebretière, avocat en droit social et droit pénal du travail. Le degré de protection contre le licenciement varie, selon que l’événement intervient entre la 14 et la 21e semaine ou à compter de la 22e semaine. » Sauf en cas de faute grave ou d’impossibilité de maintenir le contrat. Le texte n’empêche pas, non plus, l’arrivée à terme d’un CDD.

De plus, mobiliser cet arrêt nécessite de remplir un formulaire papier spécifique, de quoi éventer le secret médical auprès de l’employeur. Parfois, les médecins eux-mêmes commettent des erreurs en remplissant le document, pénalisant l’indemnisation de leur patiente. Et quid de la période précédant la 14e semaine ? « Ce n’est pas la protection du siècle. Un délai de carence de sept jours peut toujours intervenir avant de bénéficier du maintien de salaire par l’employeur. Tout dépend si la salariée est couverte par une convention collective favorable, des accords d’entreprise, si elle dispose d’une prévoyance, etc. », énumère Félix Guinebretière. « Pour les femmes aux métiers précaires, avec moins d’un an d’ancienneté permettant de percevoir 90 % du salaire les trente premiers jours d’arrêt, la situation reste dramatique. Elles n’auront pas le temps de se remettre correctement de leur fausse couche et devront vite occuper un emploi pour conserver leurs revenus. »

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