« Il suffit d’aller à la Banque de France, de prendre les titres de dette et de les foutre au feu. Et personne ne s’apercevra jamais que ça a disparu. » La phrase de Jean-Luc Mélenchon, prononcée le 24 juin lors d’une conférence de presse, a contribué à animer le débat public tout l’été. Elle a en tout cas eu le mérite de faire de la dette publique un sujet éminemment politique, autrement qu’en dramatisant son poids pour les générations futures ou la crise à laquelle s’exposerait le pays sans une cure d’austérité.
Outre la possibilité d’annuler une partie de la dette détenue par l’Eurosystème (c’est-à-dire la Banque centrale européenne et les banques centrales nationales de la zone euro), la question que soulève indirectement le candidat LFI à la présidentielle est celle de notre dépendance aux marchés financiers. Encore faut-il bien comprendre ce que recouvre cette idée de « définanciarisation ».
Panique à bord
Mettre une partie de la dette « au feu », ou « au frigo », propose donc le chef de file de la France insoumise. Mais concrètement, qu’est-ce que ça signifie ? Sans trop se perdre dans la tuyauterie, l’idée serait de soustraire au financement des marchés les quelque 18 % des titres publics inscrits au bilan de la Banque de France pour le compte de la BCE, soit une bouffée d’oxygène de l’ordre de 600 milliards d’euros. Et transformer cette partie de la dette publique en « dette perpétuelle à taux zéro », dans l’hypothèse du « gel ».
Dans l’hypothèse du « feu », l’annulation partielle permettrait de soulager l’État en réduisant mécaniquement le ratio dette/PIB, l’un des principaux indicateurs surveillés par la Commission européenne depuis l’adoption du traité de Maastricht. Pour ses pourfendeurs, au contraire, elle entraînera mécaniquement une hausse de l’inflation puis une banqueroute du pays, les créanciers ne voulant plus prêter à un pays qui ne rembourse pas ses dettes.
Dans une tribune publiée dans les Échos, le 25 août, l’ancien commissaire européen Thierry Breton s’inquiétait par exemple des conséquences désastreuses sur l’économie française de cette annulation partielle de la dette. Son obsession pour la soutenabilité de la dette ne date pas d’hier : en 2005, alors ministre de l’Économie et des Finances, il avait confié une mission à Michel Pébereau, à l’époque président de BNP Paribas. Le résultat ? Un rapport très alarmiste, intitulé « Rompre avec la facilité de la dette publique », qui s’inquiétait déjà de l’emballement de la dette (alors équivalente à 66 % du PIB) et préconisait de réduire les dépenses publiques.
Un constat plutôt partagé
Ce n’est pas la première fois, cependant, que l’idée d’annuler une partie de la dette est émise. « La proposition d’annuler les dettes publiques détenues par la banque centrale, en conditionnant cette annulation à des investissements en faveur de l’écologie, a été formulée en mars 2020, puis reprise par plus de 150 économistes européens en février 2021 », rappelait Nicolas Dufrêne, président et directeur de l’Institut Rousseau, un laboratoire d’idées de gauche, dans une note publiée en août 2026.
« Une dette détenue par la banque centrale n’a pas le même statut économique et politique qu’une dette détenue par des investisseurs privés. […] “Congeler” la dette dans le bilan de la banque centrale, c’est donc annuler le pouvoir de nuisance des marchés et désarmer le chantage à la dette », renchérissaient, dans une tribune publiée le 22 août dans le Nouvel Obs, une cinquantaine d’économistes, pour certains proches de la France insoumise.
« Geler une partie de la dette revient à trouver des moyens de financer les politiques publiques sans passer par les marchés financiers. La BCE, qui a détenu jusqu’à 30 % des dettes publiques de la zone euro au moment de la pandémie de Covid, pourrait racheter des titres sur le marché secondaire (c’est-à-dire auprès d’acteurs financiers, car la BCE n’a pas le droit de les acheter directement auprès des États), de manière à les retirer de la spéculation », ajoute Éric Berr, maître de conférences en économie à l’Université de Bordeaux, co-animateur de l’institut La Boétie, le think tank des Insoumis.
Quand les marchés font la loi
Définanciariser la dette reviendrait donc à se désintoxiquer des marchés financiers, dont l’emprise résulte de choix politiques amorcés dès la fin des années 1960, rappelle le sociologue Benjamin Lemoine dans l’Ordre de la dette. Enquête sur les infortunes de l’État et la prospérité du marché (La Découverte, 2022). Auparavant, l’État pouvait largement s’appuyer sur le circuit du Trésor pour mobiliser l’épargne nationale et financer ses déficits, ce qui rendait l’appel aux capitaux extérieurs accessoire. La libéralisation de la dette, qui a connu un coup d’accélérateur au milieu des années 1980, au prétexte, notamment, de lutter contre l’inflation, a contribué à soumettre davantage nos choix budgétaires aux exigences des marchés et à installer l’idée qu’il n’y avait pas d’alternative aux coupes dans les dépenses sociales et écologiques.
« Cette fonction disciplinaire des marchés financiers a été explicitement recherchée au sein de la zone euro dans le but de garantir l’application des normes de politiques économiques au cœur des traités », écrivent les Économistes atterrés dans leur ouvrage collectif la Dette publique (Seuil, 2021). Cette association d’économistes « opposés à l’orthodoxie libérale » en appelle par ailleurs à d’autres circuits de financement des États, comme d’autres voix progressistes, dont la CGT, qui évoquent la constitution d’un pôle public bancaire, par exemple autour du Trésor, de la Caisse des dépôts et consignations et de la Banque publique d’investissement (BpiFrance).
Un problème de recettes
En attendant, depuis des décennies, les discours alarmistes sur la dette ont justifié toutes les contre-réformes sur les retraites ou la protection sociale. « Dans ce récit si bien huilé, il faut crier sacrément fort pour faire entendre que le problème, c’est que le déficit public français s’est aggravé parce que les recettes diminuaient plus vite que les dépenses », écrit l’économiste Anne-Laure Delatte dans son dernier ouvrage Riches ensemble (Seuil, 2026), où elle revient sur les innombrables baisses de prélèvements obligatoires opérées sous François Hollande et sous Emmanuel Macron, lesquelles ont eu un effet très relatif sur l’emploi et l’investissement.
La dette s’élève aujourd’hui à plus de 3 500 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB, contre 112,6 % du PIB en 2024. Entre les allégements de cotisations patronales, la baisse du taux d’impôt sur les sociétés, une fiscalité avantageuse pour les plus riches, la suppression de la taxe d’habitation, etc., « la dette a augmenté de 1 000 milliards depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron en 2017, commente Éric Berr. Une partie est due à la crise du Covid, durant laquelle il a fallu prendre la suite de l’activité privée, mais plus de la moitié est due à la baisse des impôts ciblée sur les ménages les plus aisés et les grandes entreprises ». Autrement dit, la politique de l’offre n’a pas ruisselé au point d’avoir un effet positif sur le déficit public, de plus de 5 % en 2025.
Du bon usage de la dette
Pour Jean-Marc Durand, chargé des questions budgétaires et finances publiques au sein du Parti communiste, « la dette n’est ni bonne, ni mauvaise par nature, ce qui compte, c’est à quoi elle sert. En l’occurrence, sous Macron, elle aura financé les cadeaux fiscaux faits aux entreprises et aux grandes fortunes. Rien que la hausse des exonérations de cotisations sociales, c’est 90 milliards en moins par an pour la protection sociale. Mais un gouvernement pourrait faire le pari d’augmenter la dépense publique pour développer les services publics, convertir la production industrielle aux défis climatiques, répondre aux enjeux de santé, d’éducation… Avec, à terme, la création d’emplois et de richesses. Un cercle vertueux qui consiste à avaler la dette avec les richesses créées ».
Lors de la crise des subprimes, en 2007-2008, puis lors de la pandémie de Covid, les pays de la zone euro s’étaient affranchis des traités européens (qui interdisent à la BCE de financer directement les déficits publics) pour sauver dans un cas, les banques privées ; dans l’autre, l’activité économique. Un gouvernement véritablement progressiste qui arriverait au pouvoir en 2027 aura dans tous les cas à batailler ferme contre le camp du capital, rappelle ici Mediapart. Ce serait là un second front sur lequel se battre en plus de celui de la dette.