Suicides au travail : la santé mentale, cette grande cause nationale qui doit aussi être protégée au boulot

Ce jeudi 10 septembre marque la Journée mondiale de prévention du suicide, une cause érigée en priorité nationale tout au long du mois avec l'opération « Septembre jaune ». Alors que plusieurs cas de suicide ont été enregistrés en 2026, notamment à Matignon et à la Direction des Finances publiques, la question de la santé mentale au travail est plus que jamais d'actualité. Focus sur les dispositifs existant pour prévenir la souffrance psychique et les risques suicidaires en milieu professionnel.

Par Nathan Lautier
Par Nathan Lautier
Publié le 10 septembre 2026
FRANCE-POLITICS-HEALTH
Si vous êtes confrontés à une situation difficile, pour vous ou pour vos proches, vous pouvez appeler le 3114, numéro national, gratuit et confidentiel. « Si vous vous posez la question d'appeler, c'est qu'il faut appeler. » Crédit : Anna Kurth / AFP

« Parlons santé mentale ! » Vous ne connaissez pas ce slogan ? C’est pourtant celui de la « grande cause nationale » de 2025, annoncée en septembre 2024 par le Premier ministre d’alors, Michel Barnier. Une mobilisation prolongée en 2026, afin de « consolider le travail déjà engagé », et qui s’est traduite par des milliers d’événements organisés partout en France, ainsi que par des campagnes de communication destinées à libérer la parole, promouvoir l’écoute et lutter contre la stigmatisation.

Ce jeudi 10 septembre marque d’ailleurs la Journée mondiale de prévention du suicide, et tout le mois sera consacré à cette cause autour de l’opération Septembre jaune. L’occasion de rappeler que, selon les chiffres de l’Assurance maladie, 28 suicides ont été reconnus comme accidents du travail en 2024, contre 36 en 2023. Des chiffres « largement inférieurs à la réalité », estime Olivier Coldefy, psychologue clinicien pour Thalie Santé, service de prévention et de médecine du travail, qui précise : « Ce n’est que du déclaratif, et les délais de traitement des dossiers sont très longs dans les services. »

Selon le psychologue, la grande cause nationale a mis en avant de nobles ambitions, mais « rien de concret ». « Un mois après l’annonce [du prolongement d’un an de la santé mentale comme grande cause nationale, NDLR], le gouvernement annonçait vouloir plafonner la durée des arrêts maladie. Comment voulez-vous que ça marche ? », grince-t-il. Avant d’enchaîner : « Depuis quelques années, la France connaît une forte hausse des arrêts de travail, il faut se poser les bonnes questions. Les médecins ne sont pas des syndicalistes : quand ils prescrivent un arrêt maladie, ils ne font que leur travail ! Quant à nous, nous n’avons pas pas de moyens. »

Ne pas relativiser son mal-être

Pour établir si un suicide (ou une tentative de suicide) doit être caractérisé comme accident du travail, le ministère de la Santé retient deux cas de figure : « lorsqu’il survient pendant le temps ou sur le lieu de travail » et, depuis un arrêté de la Cour de cassation de 2007, s’il est « survenu au domicile du salarié, tandis que ce dernier se trouvait en arrêt maladie en raison d’un syndrome anxio-dépressif lié à la dégradation continue de ses conditions de travail ».

Olivier Coldefy en profite pour faire une piqûre de rappel : « Les travailleurs se disent toujours qu’il y a pire ailleurs, qu’ils ne veulent pas déranger la médecine du travail pour rien… Mais nous, les médecins, on préfère toujours une consultation pour de la prévention qu’une intervention trop tardive. » Au moment où nous l’avons contacté, le psychologue sortait d’ailleurs d’une cellule d’écoute mise en place après le suicide d’un salarié dans une structure. « Si vous vous sentez fatigué avec l’arrivée de l’automne, que vous avez une petite déprime, c’est suffisant pour venir voir la médecine du travail, assure-t-il. Le doute est permis. Si vous avez peur, que vous pleurez sans savoir pourquoi, venez nous voir. »

Donner l’alerte

L’Institut national de recherche et de sécurité a établi, en 2016, plusieurs facteurs de risque associés aux idées suicidaires et liés au travail : peu de possibilités de développer de nouvelles compétences et insécurité de l’emploi, pour les hommes ; manque d’autonomie, exigences contradictoires ou conflits de valeurs, et changements importants, pour les femmes ; forte exigence psychologique, peu de sens au travail et violences internes, pour les deux sexes. L’INRS ajoute que le manque de reconnaissance joue aussi un rôle dans le passage à l’acte suicidaire.

Olivier Coldefy signale par ailleurs que la multiplicité des rendez-vous pris par les salariés d’une même entreprise, y compris « pour rien », peut entraîner une notification de la part de la médecine du travail, qui restera en alerte vis-à-vis de la structure en question, au cas où il faille intervenir auprès des dirigeants. « Retenez que si on ne dit pas ce qu’il se passe à la médecine du travail, elle ne peut pas le deviner. Nous consulter, c’est le seul moyen pour qu’on ait des alertes », insiste le psychologue, qui rappelle également l’importance de prendre soin des autres : « Quand on va mal, on se renferme. On oublie les petites choses qui font du bien. C’est quand on va encore bien qu’on s’inquiète pour notre santé. C’est alors aux autres de prendre le relais, il faut faire attention aux collègues. » Et attention à ne pas confondre délation et prévention : « Appeler la médecine du travail parce qu’on trouve qu’un collègue va mal, ce n’est pas mal, souligne-t-il. Et avec le secret médical, vous serez protégé. »

Des outils au secours des salariés 

Malgré les communications sur la santé mentale au travail depuis 2025, force est de reconnaître que les moyens dévolus par l’État pour cette cause restent limités. En avril dernier, la CGT a rappelé, par voie de communiqué, certains chiffres clés : 32 % des cadres déclarent ressentir souvent au moins un signe de santé mentale dégradée (étude « Santé mentale chez les cadres et les managers », Apec, 2025), et 57 % des salariés des professions techniciennes et intermédiaires déclarent être exposés à du stress ou à de la violence dans l’exercice de leurs fonctions, selon le baromètre ViaVoice/Ugict de 2023.

L’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens (Ugict) a pour sa part publié un mémento, à destination des représentants des salariés, pour leur donner les outils afin de faire face à une tentative de suicide au travail. « Depuis l’affaire France Telecom, la mobilisation de ses salariés et la condamnation des anciens dirigeants de l’entreprise permet de mettre en lumière ces évènements gravissimes », introduit ce texte, qui rappelle que ces risques sont « induits par l’organisation du travail, qui est à la seule main de l’employeur en l’absence de réelle démocratie dans les entreprises et les administrations. Les suicides et les tentatives de suicide font partie des accidents du travail graves et mortels dont les ingénieurs, cadres, professions techniciennes et intermédiaires sont victimes ».

Viennent ensuite les propositions pour prévenir le suicide au travail : « un renforcement de la réglementation pour protéger la santé et la sécurité des salariés », l’instauration de la semaine de quatre jours, avec réduction du temps de travail, le renforcement des effectifs de l’inspection du travail et des contrôleurs, ainsi que « l’élargissement de leurs prérogative coercitives », « le conditionnement des aides publiques versées aux entreprises (200 milliards d’euros en 2022) à un contrôle des instances représentatives du personnel sur les questions de salaires, d’emploi, d’environnement et de stratégie de l’entreprise » et « l’indépendance de tous les acteurs de la santé au travail, y compris des médecins du travail et des équipes des Services de prévention et de santé au travail interentreprises (SPSTI) ». En somme, de nombreuses mesures pour… une véritable grande cause nationale.

separator top
separator bottom

Nos articles les plus lus