Le vent tourne, et ce sont les salariés qui voient leur avenir éclipsé. Après des années d’atermoiements et de politique de court terme du gouvernement, le secteur des énergies renouvelables vit sa plus grande crise depuis 2010, avec une multiplication des plans sociaux, des non-remplacements de postes et les premières faillites. Une situation peu habituelle pour ces salariés, souvent cadres et ingénieurs, très éloignés des préoccupations sur leur avenir. Car, pendant une bonne décennie, les renouvelables ont joui de salaires attractifs et d’une croissance rapide. Trop même, avec l’effet d’une bulle spéculative qui se dégonfle depuis que le gouvernement entend rogner sur les aides publiques.
Des plans sociaux en cascade
Face à ces menaces, dès février, un premier appel a rassemblé plusieurs centaines de salariés à Paris et Montpellier, qui a abouti à la naissance d’une coordination inter-CSE et d’espaces d’échange à distance pour commencer à travailler collectivement. Rebelote le 29 septembre pour, cette fois, alerter sur les destructions d’emplois déjà effectives : selon l’inter-CSE, 6000 à 7000 postes auraient ainsi disparu depuis 2025, avec des plans sociaux (PSE) massifs dans une vingtaine d’entreprises.
Parmi elles, l’énergéticien allemand RWE a supprimé 115 postes sur 208 salariés, le français Valorem 70 postes et le groupe Urbasolar s’est séparé d’un tiers de ses effectifs en France, après avoir liquidé auparavant plusieurs de ses filiales. Et c’est allé très vite, raconte une salariée licenciée cet été : « Dès les entretiens annuels de février 2026, on a senti que ça se durcissait, le plan social était annoncé un mois et demi plus tard. » Chez EDF-Power Solutions, filiale énergies renouvelables du groupe EDF, pas de plan social encore mais des branches américaines et une situation tendue : « Le marché est paralysé, on a des réductions des coûts et des arrêts de contrat avec des prestataires » déplore Laurent Smagghe, secrétaire CGT du CSE.
Paradoxalement, c’est du côté de la toute jeune CGT Énergies Coopératives qu’a surgi l’une des impulsions pour résister à cette vague. « On a commencé par faire la démonstration, au sein du réseau Énercoop, de l’efficacité du syndicalisme », explique Jim Uro, co-secrétaire général de ce syndicat né en décembre 2024. Car « même s’il y a chez nous des pratiques affichées de gouvernance partagée, on a aussi des liens de subordination, et donc la nécessité de construire des revendications ». Parmi elles, la hausse des salaires de 200 € pour chaque échelon de grille, le congé menstruel et de santé et un accord sur la parentalité et les aidants. Des demandes qui font mouche auprès de leurs collègues ingénieurs, chargés de projets et développeurs.
Des convergences syndicales et politiques
Depuis, la CGT Énergies Coopératives a trouvé sa place au sein de la puissante Fédération des mines et de l’énergie (FNME-CGT), qui a pu ainsi s’ouvrir à de nouvelles entreprises. « On a toujours fait la différence entre les salariés des renouvelables et les dirigeants d’entreprises, qui ont profité de subventions publiques », explique Fabrice Coudour, son secrétaire général. Mais échanger avec la CGT Énergies Coopératives a ouvert de nouvelles convergences : « On a pu discuter garanties collectives, conditions de travail, et ça nous a ramenés à la question d’un service public de l’énergie intégré », détaille-t-il.
Une manière de réactualiser une revendication phare de la CGT Énergie : l’intégration de l’ensemble des salariés de l’énergie, des renouvelables aux sous-traitants du nucléaire, au statut des industries électriques et gazières (IEG). Nina Marchais, co-secrétaire générale de la CGT Énergies Coopératives, constate aussi ce changement d’époque : « C’était un des points qui nourrissaient les a priori sur les fournisseurs alternatifs, vus comme anti-service public », vingt ans après l’essor des renouvelables à la suite des paquets européens de libéralisation du marché de l’énergie.
Et les points de jonction se font aussi avec Sud Énergie, malgré des histoires radicalement différentes. Pour sa porte-parole, Anne Debrégeas, ingénieure chez EDF, « nous sommes à un moment charnière où les salariés des renouvelables constatent que même pour ce secteur, le marché est une catastrophe, sans aucune vision de long terme, où ils et elles deviennent des variables d’ajustement ». Une analyse également partagée au niveau politique, comme en témoigne Julia Mignacca, des Verts Populaires, des ex-écologistes ralliés au programme de La France insoumise. Cette bonne connaisseuse des filières renouvelables déplore le « moratoire du fait » imposé par le gouvernement, qui « détruit une filière qui a mis des années à se mettre en place ».
Le ton se durcit pour le 5 novembre
Mais attention, plus question de continuer le développement des renouvelables dans le cadre du marché actuel. « On a donné de l’argent public à des entreprises privées, qui visent surtout les opportunités commerciales et foncières. Mais, au moindre soubresaut politique, ce sont les travailleurs qui payent », rapporte Julia Mignacca. D’où l’importance, selon elle, d’un pôle public de l’énergie, une revendication portée de longue date par la gauche de transformation sociale, avec un partage tripartite du pouvoir entre travailleurs, usagers et puissance publique.
Reste maintenant à réaliser l’immense travail de conscientisation et de politisation au sein des entreprises, et même au-delà. La mobilisation lycéenne et étudiante massive de ces dernières semaines fait effet d’accélérateur et a conduit la CGT-Énergie à durcir le ton, en appelant, tout comme Sud-Énergie, ce 5 novembre, à des assemblées générales et des grèves dans toutes les entreprises du secteur. La Vie Ouvrière consacre par ailleurs un numéro trimestriel à l’énergie.