« Une stratégie spartiate » : comment les étudiants serbes ont renversé le régime autoritaire de Vučić

Né dans la rue après l’effondrement de l'auvent de la gare de Novi Sad, qui avait coûté la vie à 16 personnes en novembre 2024, le mouvement étudiant serbe a réussi une prouesse : convertir la révolte en force politique, jusqu'à battre dans les urnes le régime d’Aleksandar Vučić, qui tenait le pays depuis 2012. Une mobilisation citoyenne historique, qui a réussi un véritable tour de force.

Par David Bréger
Par David Bréger
Publié le 2 novembre 2026
Vucic
Le 25 octobre 2026, le président serbe Aleksandar Vučić, l’homme fort du SNS (Parti progressiste serbe), a dû concéder sa défaite aux élections législatives. Crédit : The Presidential Press and Information Office / Wikimedia Commons

Le 25 octobre, vers 21 h 30, au moment où, visage abattu, Aleksandar Vučić, l’homme fort du SNS (Parti progressiste serbe), concède sa défaite aux législatives, personne ne semble y croire. Après quatorze ans d’un pouvoir autoritaire et clientéliste, qui a vu reculer l’État de droit en Serbie, la sanction est claire : 140 sièges pour la liste des étudiants, contre 103 pour le coalition « Serbie unie » du pouvoir sortant.

Après la stupeur, les fumigènes et les feux d’artifice embrasent Belgrade, envahie par une foule en liesse. Les cris de victoire résonnent : « On l’a fait ! C’est un jour historique pour la Serbie ! » Viktorija, 25 ans, étudiante en sciences des organisations, est en larmes : « On s’est battus pendant deux ans, très durement, avec le cœur. Nous ne sommes que de simples étudiants et nous avons réussi l’impensable. » Alors que de nombreux Serbes redoutaient une répression violente ou une élection volée par des fraudes massives, la démocratie l’a emporté. Mais comment ce mouvement citoyen, né dans la rue, a-t-il pu, en à peine deux ans, faire tomber un pouvoir jugé indéboulonnable ?

Une tragédie liée à la corruption

Tout est parti d’un drame, quand, le 1er novembre 2024, l’auvent en béton de la gare ferroviaire de Novi Sad s’écroule, faisant 16 morts, dont deux enfants. Le bâtiment avait pourtant été rénové en 2022, dans le cadre du chantier de la ligne à grande vitesse Budapest-Belgrade. Des travaux menés en un temps record par des entreprises chinoises. Pour la population, cette tragédie n’a rien d’un accident, elle incarne la corruption qui gangrène le pays et l’opacité des marchés de travaux publics. Des manifestants descendent alors dans la rue, les mains peintes en rouge, et observent seize minutes de silence en hommage aux victimes, avant de scander : « La corruption tue. »

« Cela aurait pu être n’importe lequel d’entre nous », se rappelle Maša, 21 ans, étudiante en sciences politiques, qui a alors rejoint le mouvement : « Je ne pouvais pas accepter de vivre dans un pays où des citoyens meurent et où personne n’est tenu responsable. » Rapidement, les étudiants prennent la tête de la protestation et décident de bloquer leurs universités avec des demandes claires contre la corruption : la publication des contrats liés aux travaux de la gare de Novi Sad, le limogeage et la condamnation des responsables. Mais, malgré quelques concessions, des démissions ou arrestations de façade, l’impunité demeure. Nikola Uzelac, 25 ans, étudiant en master de cinéma, se souvient : « Quand nous nous sommes rendu compte que le gouvernement ne répondrait pas à nos exigences, nous avons compris que le mouvement devrait durer jusqu’à ce que le fonctionnement démocratique de nos institutions, confisquées par le parti au pouvoir, soit rétabli. »

Un fonctionnement horizontal et sans leaders

Dès le départ, le mouvement fonctionne horizontalement. Alors que les organisations étudiantes traditionnelles ont été noyautées par les réseaux du SNS, des assemblées générales sont organisées dans toutes les universités. Là, les prises de parole sont limitées à une minute par personne et les décisions sont prises à la majorité des voix. On y discute des grandes orientations du mouvement, des actions ou de la logistique. « Ce modèle est une réponse à l’autoritarisme du régime, décrypte Bojan Vranić, professeur associé à la faculté de sciences politiques de l’université de Belgrade. À un système vertical bâti sur un seul homme, les étudiants ont opposé une pratique radicale de la démocratie directe, un mouvement horizontal et sans leaders. »

Vite accusés par des médias, très majoritairement acquis au pouvoir, d’être des agents du chaos ou des ennemis à la solde de l’étranger, les jeune optent pour le terrain pour contrer la désinformation. Avec des actions festives, lors de longues marches ou à vélo, ils sillonnent le pays à la rencontre des Serbes jusque dans les villages. Maša développe : « En faisant du porte-à-porte, en parlant directement aux gens, ils ont vu que nous n’étions pas les diables décrits par la propagande télévisuelle. Les fausses informations sont partout : mes grands-parents sont persuadés que c’est Vučić qui paye leur retraite de sa poche. » De même, depuis le départ, les étudiants entendent préserver le pacifisme de leur mouvement, pour ne pas prêter le flanc aux accusations de violence des médias.

Quand la Gen X rejoint la Gen Z



Cette stratégie porte ses fruits et débouche, le 15 mars 2025, sur le plus grand rassemblement de l’histoire de la Serbie depuis les manifestations historiques du 5 octobre 2000 qui avaient abouti à la chute de Slobodan Milošević. Entre 200 000 et 300 000 personnes défilent à Belgrade. Dès lors, les demandes cadrent avec l’écho national du mouvement : la dissolution du gouvernement et la tenue de nouvelles élections sont exigées.

Mais la Serbie est un pays vieillissant. « La moyenne d’âge est de 45 ans et les 18-30 ans ne représentent que 15 % de la population, souligne Bojan Vranić. Les étudiants sont une minorité et ne peuvent gagner seuls. Dans son combat, la Gen Z [née entre 1997 et 2012] a été rejointe par la Gen X [née entre 1965 et 1980], ceux qui étaient étudiants à la chute de Milošević. » La passerelle s’est faite avec la remise au jour des Zbors, des assemblées traditionnelles des quartiers ou des communes. « Avec ces cellules de soutien de citoyens plus âgés, ils ont pu mener des actions politiques constantes, partout, et faire campagne sans avoir à envoyer les étudiants. » À l’image d’Uroš Bajić, informaticien de 29 ans : « Je me suis engagé à leurs côtés dans mon quartier. Avec plusieurs collègues, nous avons créé le collectif IT Blokada. Nous avons apporté notre appui technique pour concevoir des infrastructures web sécurisées, des levées de fonds… »

Une mobilisation civique sans précédent

Quand, à l’été 2026, le président Vučić, acculé par la pression populaire, finit par évoquer puis convoquer des législatives anticipées, les étudiants sont prêts. Ils mettent en place une liste de 250 candidats, figures de la société civile, universitaires, sportifs, agriculteurs, majoritairement peu connus des médias et foncièrement détachés des partis traditionnels. « Une véritable stratégie spartiate, analyse Bojan Vranić. Le pouvoir a dépensé beaucoup de temps et d’énergie pour mettre en accusation et calomnier les personnalités qui se détachaient, avant qu’elles ne soient remplacées du jour au lendemain par d’autres figures dans la liste finale de campagne. Comme dans l’armée de Sparte, lorsque la première ligne était attaquée, la seconde prenait le relais. »


Cette mobilisation civique sans précédent a permis la victoire, surtout parce qu’elle a été accompagnée d’une participation historique de près de 69 %, un chiffre jamais vu depuis la fin de la Yougoslavie. Des électeurs désabusés ont retrouvé l’espoir et le chemin des urnes : « C’est une transformation émotionnelle, explique Nikola Jovic, professeur de l’université de sciences politiques de Belgrade. La peur et le désespoir, émotions caractéristiques des régimes autocratiques, ont fait place à la colère, l’optimisme et la fierté. Les étudiants ont réussi à faire naître chez les citoyens le sentiment qu’un changement politique était non seulement souhaitable, mais pleinement possible. »

Reste aujourd’hui l’épreuve du réel et de l’exercice du pouvoir. Pour rassembler contre la corruption et le régime Vučić, le mouvement a délibérément placé au second plan les sujets clivants : l’adhésion à l’Union européenne, les relations avec Moscou et Pékin ou le statut du Kosovo. Un premier test électoral aura lieu avant la fin de l’année, à l’occasion de la présidentielle.

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