La France crie famine, les industriels font des profits record
Début septembre, les Restos du Cœur lançaient un appel à l’aide. Avec la hausse des prix alimentaires, l’association n’arrive plus à répondre à l’afflux de bénéficiaires. Alors qu’un Français sur trois ne mange plus à sa faim, les groupes agro-alimentaire n’ont jamais fait autant de marges. Des profits sur le dos des consommateurs ?
Publié le 16 novembre 2023
Début septembre, les Restos du Cœur lançaient un appel à l’aide. Avec la hausse des prix alimentaires, l’association n’arrive plus à répondre à l’afflux de bénéficiaires et a dû diminuer le nombre de repas distribués. Alors qu’un Français sur trois ne mange plus à sa faim, les groupes de l’agro-alimentaire n’ont jamais fait autant de marges. Des profits faits sur le dos des consommateurs ?
« Si on ne fait rien, même les Restos du Cœur pourraient mettre la clef sous la porte d’ici trois ans ». L’appel lancé le 3 septembre par Patrice Douret, le président de l’association d’aide aux plus démunis, a causé un vif émoi dans tout le pays. Frappée par l’inflation, les Restos du Coeur traversent une situation particulièrement difficile : avec un budget de ses achats alimentaires qui a doublé en quelques mois et 35% de repas servis en plus par rapport à 2022, l’association emblématique créée par Coluche en 1985 n’y arrive tout simplement plus.
« Avec le choc de la crise Covid, on avait déjà été obligé de nous reconfigurer en mode dégradé. Aujourd’hui on a un effet ciseau, d’un côté on fait face à un accroissement de la précarité et de la pauvreté, de l’autre on subit l’inflation sur les produits alimentaires alors qu’on achète 1/3 de nos produits. Nos réserves s’épuisent et on se trouve en situation de ne pas pouvoir équilibrer nos comptes, » confirme Richard Guth, responsable régional de la région grand Est pour les Restos du Cœur.
Le même constat est fait du côté du Secours populaire, où localement la demande a cru de 20 à 40% en 2023. « Nos lieux d’accueil sont submergés, fait savoir Nicolas Champion, élu au bureau national du Secours populaire. Au départ, nous sommes une association d’accès au droit : à la culture, aux vacances… Là, il y a un besoin primaire et on est obligé d’y répondre en faisant de la gestion d’urgence alimentaire. Mais notre vocation, ce n’est pas de nous transformer en service public à bas coût. Ce n’est pas parce qu’on le fait, qu’on doit être la solution. »
En bout de chaîne pour répondre à l’urgence, les quatre associations en charge de l’aide alimentaire ne peuvent à elles seules résoudre une crise qui oblige de plus en plus de Français à se serrer la ceinture. Avec une envolée des prix des denrées alimentaires de 20% environ en deux ans, l’alimentation est devenue, derrière le logement, le 2e poste budgétaire des Français. D’après le baromètre Ipsos pour le Secours populaire réalisé en septembre, 32% d’entre eux affirment ne plus être en mesure d’assurer trois repas sains dans une même journée, quand 15% déclarent même sauter des repas régulièrement.
« L’action aujourd’hui en France des bénévoles peut être qualifiée d’héroïque. Cela n’a rien d’évident de répondre à cette mission que l’État leur délègue. Ils prennent sur eux pour le faire alors qu’on ne leur donne pas de moyens suffisants. Les bénévoles sont en résistance, dans le cadre d’une économie morale, pour faire vivre le principe de justice », Bénédicte Bonzi, anthropologue.
Dans son ouvrage, la France qui a faim – le don à l’épreuve des violences alimentaires, l’anthropologue Bénédicte Bonzi, chercheuse associée au LAP (laboratoire d’anthropologie politique), relate une anecdote qui met en lumière le rôle crucial joué par le bénévolat, véritable pierre angulaire des politiques d’aide alimentaire. Lors du premier confinement en 2020, quand il a été demandé aux bénévoles de plus de 70 ans de cesser leur activité, de nombreux centres de distribution ont été contraints de fermer. Le préfet de Seine-Saint-Denis (93) avait alors craint des émeutes de la faim.
Le financement de la distribution de l’aide alimentaire, déléguée par l’Etat aux associations, repose pour 33% sur l’engagement des 211.000 bénévoles, pour 31% sur des financements publics (aides européennes, dépenses de l’Etat et des collectivités, dépenses fiscales) et 36% grâce aux dons privés. Une part non négligeable des denrées distribuées proviennent des invendus des supermarchés, lors de « la ramasse » effectuée par les bénévoles. Des « dons » qui, depuis la loi Garot contre le gaspillage alimentaire de 2016, permettent aux supermarchés d’obtenir une défiscalisation. « Cette loi crée une solution pour les grandes surfaces qui avant devaient payer pour la destruction des biens alimentaires, précise Bénédicte Bonzi. Elles sont extrêmement gagnantes. D’autant qu’on fait porter sur les bénévoles le risque sanitaire du transport des produits frais. »
Les rédacteurs d’un rapport parlementaire de 2018 estiment que, grâce à l’effet de levier du bénévolat, « l’aide alimentaire apparaît ainsi particulièrement efficiente, car peu coûteuse, sur le plan des finances publiques, au regard du service rendu ». Sans la dévotion des personnes engagées sur le terrain et la générosité des dons faits aux associations, l’Etat devrait « multiplier ses financements par cinq pour mettre en œuvre le dispositif d’aide alimentaire ». Formulé autrement : l’Etat devrait prendre ses responsabilités. « Les associations participent à une forme de paix sociale, commente la chercheuse en anthropologie. Sans l’aide alimentaire, on pourrait avoir des émeutes de la faim, des vols, de la violence… On a d’ailleurs assisté à des pillages alimentaires lors des émeutes de l’été dernier. Sur les images de vidéo surveillance, des jeunes disaient : je prends du riz pour ma grand-mère… ».
Fait nouveau, des antivols ont fait leur apparition dans les rayons alimentaires pour lutter contre le vol à l’étalage en recrudescence. Et pour cause. « Avec l’inflation, les éléments essentiels deviennent inaccessibles », constate l’association 60 millions de consommateurs. Entre février 2022 et août 2023, le tarif des paquets de pâte et de farine ont grimpé de 38%, le sucre de 50%, a calculé l’association. Essorés par la crise, une majorité de consommateurs se rabattent désormais sur le hard-discount, sur les produits ultra-transformés à bas coût ou sur les rayons « anti-gaspi » à courte durée. En sortent-ils gagnants pour autant, pas si sûr. Si les hard-discounters prétendent casser les prix, cela ne se vérifie pas toujours en rayon, affirme l’association UFC-Que-Choisir, qui a passé aux crible les rayonnages. Si des marques attractives comme Nutella ou Coca y sont en effet plus accessibles, les produits d’entrée de gamme, par contre, y sont légèrement plus chers qu’ailleurs. Quand aux employés du secteur, ils y subissent bas salaires et cadences infernales (lire notre enquête sur ce sujet). Au rayon hard discount, les consommateurs se feraient-ils aussi rouler dans la farine ?
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