Votre ouvrage s’intitule Le low cost contre le travail, enquête sur les enseignes à bas coût. Comment ce modèle économique tire les organisations et les conditions de travail vers le bas ?
L’idée, c’est de creuser derrière la vitrine de ces enseignes, qui se sont développées dans une société touchée par la pauvreté, en prétendant défendre le pouvoir d’achat. Que ce soit dans l’alimentation, le bricolage, le transport ferroviaire, l’aérien, la coiffure, l’hôtellerie, l’habillement, etc., ce modèle est fondé sur une stratégie de réduction des coûts, le travail étant alors un coût comme un autre. S’ensuivent des transformations délétères, avec tout d’abord une stratégie généralisée de baisse des effectifs, dans le but d’en tirer la plus grande rentabilité.
À ces effectifs réduits s’ajoutent une exigence de flexibilité accrue, une charge de travail très dense, des horaires variables, des statuts d’emploi précaires, une omniprésence du contrôle chiffré, des indicateurs de productivité. Le low cost intensifie en outre les temps productifs grâce à la polyvalence, qui casse les frontières classiques de la division du travail. Il n’y a plus de caissier, de boulanger, il n’y a plus que des employés de libre-service qui vont aussi bien travailler en caisse, à la mise en rayon, à la boulangerie, au nettoyage des parking. Loin de s’attaquer au problème du pouvoir d’achat, le low cost dégrade les conditions de travail, appauvrit les salariés et accentue les inégalités.
Cette polyvalence ne s’exerce pas en faveur des salariés qui gagneraient en compétence ?
Contrairement à une vision enchantée selon laquelle la polyvalence enrichit un travail répétitif, des recherches ont montré que la polyvalence ouvrière a surtout permis de réduire les coûts et les effectifs. La polyvalence s’est par exemple beaucoup développée sous l’effet du toyotisme dont le credo est la chasse aux gaspillages. Dans la grande distribution, les salariés courent partout, les temps morts n’existent plus. Cette polyvalence n’est pas pensée comme un possible épanouissement des employés et ne s’accompagne pas d’une reconnaissance professionnelle. Elle n’est pas synonyme d’autonomie accrue mais bien plutôt de subordination démultipliée, élargissant le champ des injonctions managériales et du contrôle.
Vous écrivez que le CDI dans la grande distribution, en particulier, enferme les salariés dans une triple insécurité sociale. Pourquoi ?
Le CDI est la norme dans la grande distribution, mais il est généralement à temps partiel (24 ou 30 heures) et rémunéré au Smic, ce qui condamne les employés à des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. C’est un CDI qui ne vous permet pas de vous projeter vu la faiblesse des salaires. Et comme par ailleurs les horaires sont variables, ils ne permettent pas d’organiser sa propre vie. Dans ce cas, le CDI, qui constitue un graal pour des salariés aux trajectoires professionnelles précaires, enferme dans des logiques de survie, dans l’immédiateté du temps.
Selon vos recherches, les classes populaires constituent la majorité du salariat, au carrefour des inégalités, de genre, de classe et de race. Comment l’expliquez-vous ?
Les enseignes low cost participent de la paupérisation et des inégalités sociales dans le sens où elles perpétuent des inégalités qui se jouent dès l’école. Issus de milieux populaires, les salariés ont des niveaux de diplôme plus faibles que dans d’autres emplois de la vente. En outre, ce sont des personnes dont les possibles professionnels ont été limités pour différentes raisons, soient qu’elles aient eu une scolarité entravée, soient qu’elles aient subi des discriminations sur le marché du travail du fait de leur origine. Dans le même temps, si des enseignes comme Lidl communiquent sur leur politique de promotion interne, les salaires restent en comparaison plus bas. Quand vous êtes manager dans le low cost, vous avez un rapport intime au terrain, manière pompeuse de dire que vous faites de la manutention. Les managers sont des exécutants qui ont peu de marges de manœuvre.
En quoi les politiques du low cost sont destructrices pour l’action collective, selon vous ?
L’emprise managériale, les formes précaires de l’emploi, les horaires variables, le travail contraint favorisent l’éclatement des collectifs de travail, ressources centrales pour construire le rapport de force. C’est difficile, bon nombre de syndicalistes témoignent d’un sentiment de solitude. Cela dit, l’expérience partagée de la pénibilité conduit à de l’entraide qui crée du lien et débouche parfois sur des conflits. À Ryanair par exemple, les salariés ont réussi à infléchir le modèle par la grève et l’action en justice. Chez Lidl aussi, où un certain nombre de suicides ont été liés au travail, il y a des conflits, qui permettent de restaurer la dignité des travailleurs.
Vous démarrez votre ouvrage en rappelant la manifestation qui a eu lieu lors de l’implantation de Shein, symbole de l’ultra fast fashion au BHV. Quel regard avez-vous porté sur ce moment ?
Shein incarne la capacité du modèle low cost à se réinventer. Son implantation en novembre 2025 a été presque théâtrale, avec d’un côté le PDG du BHV se posant en défenseur du pouvoir d’achat des couches populaires et de l’autre, des manifestants dénonçant un modèle insoutenable pour l’environnement et les conditions de vie sur terre. Dans ce contexte, alors que Shein avait beaucoup choqué avec ses poupées pédopornographiques, le gouvernement n’a pas eu d’autre choix que de donner l’impression de réagir. D’où la loi de juillet 2026 visant à réduire l’impact de l’ultra fast fashion sur l’environnement. Les décrets publiés ce mardi 1er septembre ont défini le périmètre des entreprises concernées et les modalités adoptées pour réduire cet impact : il s’agit d’une éco-taxe, pouvant atteindre 19,50€ par article, sous la forme d’un malus en fonction des volumes produits et portant sur les plateformes du type de Temu ou Shein mais les marques plus installées comme Zara, Primark ou encore Uniqlo en sont exemptées. C’est ce que craignaient les associations écologistes.
Le low cost contre le travail, enquête sur les enseignes à bas coût, Cyrine Gardes, aux Éditions Raisons d’agir. 128 pages. Sorti le 21 août 2026.