Connaissez-vous Lala Fay Watts ? Née en 1881, cette suffragette américaine et militante syndicale a lutté contre le travail des enfants après la Première Guerre mondiale, menant à l’adoption de 22 lois et amendements dans la législation texane. Si vous n’avez jamais entendu parler d’elle, c’est normal : sur le Wikipedia francophone, sa page n’a été créée que le 12 septembre dernier, lors d’un atelier de contribution au bar toulousain La Gougnotte. La rencontre était chapeautée par l’association les sans pagEs, qui se bat pour réduire le fossé entre les genres sur l’encyclopédie collaborative en ligne.
Durant l’atelier, d’autres pages de militantes ont vu le jour : l’Indienne Sudha Bharadwaj, la Néo-Zélandaise Jane Elizabeth Runciman, ou encore la Canadienne Phyllis Florence Young. « Il y a eu une sélection d’articles par les personnes qui ont organisé l’événement aux États-Unis, avec notamment une liste de femmes dans le syndicalisme », détaille Anne-Laure Michel, présidente des sans pagEs. L’événement en question – un « éditathon » dédié au syndicalisme et qui a eu lieu durant tout le mois de septembre sur la plate-forme – a d’abord été lancé outre-Atlantique, avant d’être repris un peu partout dans le monde, notamment en France. En tout, plus de 7400 articles sur cette thématique ont été édités et 1400 créés.
L’initiative est d’abord une marque de soutien des contributeurs bénévoles envers les salariés de la Wikimedia Foundation (WMF). Depuis des mois, les 200 salariés américains (la fondation emploie 700 personnes dans 39 pays) luttent pour faire reconnaître leur syndicat, Wiki Workers United (WWU). « On s’est dit qu’on pouvait montrer notre soutien de manière productive, en diffusant la connaissance, explique Léna, 39 ans et contributrice bénévole depuis vingt ans. Plutôt que de faire grève en ne contribuant plus, on a décidé de visibiliser le syndicalisme et la répression anti-syndicale. »
Forte répression syndicale en interne
C’est au début de l’année 2026 que les salariés américains montent leur projet de syndicat. S’ensuivent, rapidement, des mails pour les dissuader de se syndiquer et le début d’une répression en interne. « La fondation avait une équipe consacrée aux demandes des bénévoles, qui gérait les modifications du logiciel qu’on utilise pour éditer, se rappelle Léna. Cette équipe a été démantelée en mai, et on a découvert ensuite qu’il s’agissait de la première étape d’une répression syndicale. » L’équipe Community Tech était en effet composée de plusieurs salariés actifs dans la création du WWU.
Aux États-Unis, pour qu’un syndicat voie le jour, les travailleurs doivent voter à bulletin secret, sous la supervision du National Labor Relation Board, une agence indépendante du gouvernement fédéral américain. Mais un processus plus rapide est possible, si l’employeur reconnaît volontairement le syndicat : en juillet, la fondation a refusé d’acter cette reconnaissance pour ses employés américains, mais également pour la quinzaine d’employés britanniques, qui cherchent aussi à se syndiquer.
Le hasard faisant bien les choses, c’est dans un pays attaché au syndicalisme, la France, qu’a eu lieu le plus gros rassemblement organisé chaque année par la fondation : la Wikimania s’est tenue à Paris du 21 au 25 juillet. « On a discuté avec les salariés pour trouver les moments où ils allaient pouvoir se faire entendre », détaille Cédric Tarbouriech, président de Wikimedia France, qui emploie dix salariés (la présidence est une position bénévole). « À titre personnel, j’étais tout à fait volontaire durant la Wikimania pour tenir les banderoles et distribuer les badges de soutien à l’Union. »
À la suite de la Wikimania, les contributeurs se sont mobilisés pour organiser l’éditathon, tandis que 1 200 d’entre eux ont signé un engagement de grève de solidarité. « La position anti-syndicale de Jimmy Wales [le cofondateur de Wikipedia] et de la CEO, Bernadette Meehan, a vraiment choqué », souligne Léna, alors que la fondation s’est entourée d’un cabinet d’avocats spécialisé dans la répression anti-syndicale. Finalement, en septembre, les salariés américains sont passés par le vote à bulletins secrets, obtenant 92 % de « oui ». Les Britanniques, eux, ont saisi la Central Arbitration Committee, un organisme indépendant, pour obtenir la reconnaissance.
Pour un savoir libre et gratuit
Si, pour Léna, visibiliser les luttes sociales sur Wikipédia est un moyen de soutenir les salariés de WMF, elle juge la démarche essentielle par essence : « C’est important, dans le monde dans lequel on vit, avec une répression politique et syndicale aussi forte, de faire savoir que ce n’est pas inédit, de se rappeler de l’histoire, de voir ce qu’il s’est passé et ce qui a fonctionné ou pas. »
L’encyclopédie en ligne n’échappe d’ailleurs pas aux attaques réactionnaires depuis plusieurs années. « Le plus gros problème, c’est la mise en danger physique ou mentale des salariés ou des camarades wikimédiens, regrette Cédric Tarbouriech. Pour certains, qui ont été ciblés et nommés, ça a mené à des arrêts de contribution, voire à des dépressions. » En février 2025, un journaliste du Point avait contacté, par mail et par téléphone, un contributeur ayant travaillé sur la page de l’hebdomadaire, menaçant de révéler son identité, son adresse, et de contacter son employeur s’il ne modifiait pas la page, qui évoquait le « tournant populiste » du média.
« Dire que Wikipedia n’est pas et ne doit pas être politique, alors qu’on parle de l’accès universel à la connaissance et au savoir libre et gratuit, il y a difficilement plus politique », s’étonne encore Anne-Laure Michel, qui assume pleinement la démarche féministe et militante des sans pagEs, « tout en respectant les principes fondateurs de l’encyclopédie ». En vingt ans de contributions, Léna a vu passer de nombreuses « attaques idéologiques », mais ce qui l’inquiète aujourd’hui, c’est l’appauvrissement des sources et la concentration des médias qui nuisent à la pluralité de l’information : « Quand on baisse les budgets dans les universités, ce sont des articles et des livres qui ne seront jamais publiés et Wikipédia en souffre. »
Pour poursuivre la visibilisation des luttes, Cédric Tarbouriech souhaite plus de contact avec ceux qui les mènent : « Wikimedia France avait un stand à la Fête de l’Huma cette année, et les militants CGT voulaient contribuer. La prochaine étape pourrait être d’organiser des ateliers de contribution avec des syndicats. » D’autant que ce sont bien les luttes sociales d’aujourd’hui qui nourriront le Wikipédia de demain.