Lycéens, pompiers, fonctionnaires, Gilets jaunes, agriculteurs… Vers une convergence des luttes ?

Après un été où les agents du public et les salariés du privé ont affronté la canicule, la température n’est pas retombée à la rentrée. Les grèves et manifestations se sont multipliées dans le monde du travail, notamment à l’appel de la CGT, et plus encore chez les lycéens et étudiants, esquissant des jonctions qu’il reste à peaufiner. Un article à retrouver dans notre mensuel Ensemble du mois de novembre 2026.

Par Ludovic Finez
Par Ludovic Finez
Publié le 3 novembre 2026
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Le 17 octobre, près de 800 000 personnes étaient mobilisées à travers la France (ici, à Paris). Crédit : Enzo Hanart

Des bébés qui seront les lycéens de demain et les travailleurs d’après-demain. Voilà, en très raccourci, le saut générationnel qui s’est joué le jeudi 8 octobre. Ce jour-là, environ 150 manifestations ont rassemblé plus de 130 000 personnes à travers le pays. Si le gros des troupes était constitué de lycéens et d’étudiants – touchant jusqu’à des universités aussi peu habituées à la contestation qu’Assas ou l’Institut catholique de Paris –, les professionnelles de la petite enfance étaient également mobilisées en nombre. De même que les salariés de TotalEnergies : raffineries, dépôts, stations-service…

Des profils très divers

Moins de dix jours plus tard, le 17 octobre, si la jeunesse était à nouveau très visible parmi les 800 000 manifestants recensés par les organisateurs dans toute la France, elle y a côtoyé des profils très divers : des agriculteurs à d’anciens Gilets jaunes, en passant par des salariés de la culture et du spectacle. Faire la liste de ceux qui se sont mobilisés depuis la rentrée peut sembler relever d’un inventaire à la Prévert : lycéens et étudiants, bien sûr, mais aussi pompiers, agents de la fonction publique et des services publics en général, inspecteurs du travail, enseignants, salariés de la chimie, de la santé, des organismes sociaux, retraités…

À ces occasions, des revendications très spécifiques sont évidemment mises en avant. Ainsi, le collectif Pas de bébés à la consigne réclame, entre autres, « un taux d’encadrement minimum d’un adulte pour quatre bébés et un pour cinq enfants en crèche à l’horizon 2030 » ; ou encore « la formation en urgence de 15 000 professionnels [de la petite enfance, NDLR] par an sur cinq ans ». Autre exemple : la liste de doléances des pompiers demande de définir comme « priorité nationale […] la santé et la sécurité des personnels […] en intégrant notamment la reconnaissance de l’exposition aux agents toxiques et cancérogènes ».

Les ravages de la politique d’austérité

« Mais ces mobilisations différentes sont toutes traversées par le même sentiment que les ravages de la politique d’austérité ne peuvent plus être acceptés », estime Baptiste Talbot, chargé de la coordination des luttes au bureau confédéral de la CGT. Dans leur « appel à la mobilisation pour les salaires, les services publics, l’emploi et l’industrie » du 5 novembre, les cinq organisations signataires (CFDT, CGT, FO, Unsa et FSU) ne disent pas autre chose.

Ainsi, elles intègrent à leur cahier revendicatif aussi bien la dénonciation d’un projet de budget qui « s’attaque notamment aux plus précaires et aux malades, en gelant les prestations sociales et en réduisant le rôle protecteur de la Sécurité sociale », que la mise en place d’une « planification environnementale et industrielle ». Cette convergence des projets, de la part d’organisations d’horizons différents, se lit également dans l’appel du 26 septembre, en prévision de la marche pour le climat du 14 novembre. À côté de la lutte contre les mégabassines, figure ainsi l’exigence de « la protection des travailleuses et des travailleurs de la chaleur [telle qu’] inscrite dans la loi ».

« Une sorte d’émotion commune »

Sociologue, professeur émérite à l’université de Bordeaux et ex-directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), François Dubet ne cache pas qu’il considère être face à « des colères disparates et quelquefois d’ailleurs contradictoires ». Mais il note aussi « une sorte d’émotion commune : il n’y a plus de croissance, il y a du chômage et des dettes ». Dans son baromètre d’octobre 2026 pour La Tribune Dimanche, Ipsos/BVA indique que la première préoccupation, citée par 54 % des personnes sondées, concerne « les difficultés en termes de pouvoir d’achat (hausse des prix, salaires, impôts, etc.) », devant « l’avenir du système social (santé, retraites) ». Le sondage souligne également une approbation majoritaire (54 %) du « mouvement des lycéens » et le sentiment (à 59 %) que celui-ci va durer dans le temps.

Dans un sondage publié un an plus tôt par l’Humanité, l’Ifop concluait de son côté que la révolte l’emportait sur la résignation « face à la situation économique et sociale actuelle de la France ». Et parmi les motifs de « colère », figuraient, dans l’ordre – tous à plus de 80 % –, la situation de l’école et de l’hôpital, les difficultés à boucler les fins de mois, la fraude fiscale, « la situation de précarité touchant des millions de Français » et les inégalités sociales. Du côté des leviers d’action, si la pétition était citée comme moyen privilégié (80 %), les manifestations et la grève suivaient de peu (74 %), davantage encore dans les milieux populaires et chez les jeunes.

La grève – massive, avec un taux de participation de 85 % –, c’est bien ce qui a permis, le 15 septembre, aux agents des industries électriques et gazières de préserver leur « tarif agent », composante à part entière de leur statut, qui allège leurs factures de gaz et d’électricité. La Cour des comptes, en prônant sa disparition, avait mis le feu aux poudres. La mobilisation d’une large intersyndicale a pesé, mais aussi « la menace de nous remettre en lutte, comme lors de la “réforme” des retraites », souligne Mathieu Pineau, chargé du revendicatif à la CGT Mines-Énergie.

Infirmer le scénario du pire

Les électriciens et gaziers, de même que les cheminots ou les raffineurs, font partie de ces forces qui effraient toujours le pouvoir, dans la perspective d’un « blocage » de l’économie, comme par le passé les mineurs ou les ouvriers de l’automobile. Mais ces « bastions syndicaux » se rétrécissent. « Ce monde des énormes concentrations ouvrières, des grandes usines, quand 35 % des gens étaient ouvriers, quand M. Citroën dirigeait Citroën et que M. Michelin dirigeait Michelin a disparu », note François Dubet.

Le sociologue estime également que « la conception de justice sociale a changé », lorsque le fameux « ascenseur social » ne fonctionne pas. Il se souvient de cette étude qu’il a réalisée en Lorraine dans les années 1980. À la question « Pourquoi êtes-vous ouvrier ? », les quinquagénaires lui répondaient : « Parce que mon père l’était. » Alors que le taux de passage d’une classe sociale à l’autre a peu évolué, il précise : « En 2010, j’ai posé la même question à des jeunes ouvriers. Ils répondaient : “Si je n’ai pas réussi, c’est de ma faute.” […] Le néolibéralisme, c’est ça : chaque individu est tenu pour responsable de ce qui lui arrive. »

Sans masquer pour autant la tendance du « c’est la faute aux autres », qui peut avoir les conséquences électorales qu’on sait. Face à la crainte « que cela débouche sur le Rassemblement national [au pouvoir] », François Dubet mise sur « les syndicats et les partis [politiques] » pour infirmer « le scénario le plus noir ». De son côté, Mathieu Pineau ressent « un peu d’optimisme » face à la mobilisation d’une « jeunesse qui a une véritable analyse politique de la situation. Je la sens beaucoup plus concernée par le racisme et elle se bouge ! À nous, monde du travail, de porter nos revendications à ses côtés. »

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