Anthony Caillé, CGT Intérieur : « Le maintien de l’ordre du 17 octobre est un désastre de tous les côtés »

La mobilisation du 17 octobre a malheureusement été en partie éclipsée par les violences, les dégradations et les milliers d'interpellations. Le dispositif du maintien de l’ordre apparaît comme l'un des facteurs majeurs de l'ampleur de ces débordements. Comment en est-on arrivé là ? Pour le comprendre, entretien avec Anthony Caillé, de la CGT Intérieur.

Par Yannis Angles
Par Yannis Angles
Publié le 19 octobre 2026
police
Photo d'illustration. Yannis Angles

« Nous avons failli incontestablement », a reconnu ce lundi 19 octobre sur France 2, Gérald Darmanin, ministre de la Justice. « Oui, samedi, dans certaines grandes villes, on a perdu le contrôle », admettait au même moment Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, sur France Inter.

Le bilan est lourd pour une journée de mobilisation annoncée depuis des semaines sur les réseaux sociaux. Les services de renseignement semblent avoir sous-estimé l’ampleur du mouvement. À grand renfort de fuites dans la presse, une note de renseignement, publiée la veille de la mobilisation, tablait sur 60 000 à 110 000 participants hors de Paris et prévoyait des actions « éruptives, peu préparées et offensives ». Des estimations bien éloignées de la mobilisation de ce samedi : 800 000 personnes selon les syndicats, 550 000 dont 110 000 à Paris selon le ministère de l’Intérieur. On dénombre partout en France, plus de 2 000 interpellations, plus de 1 500 magasins touchés par des dégradations et pillages. Alors qu’un appel à une nouvelle mobilisation pour le 24 octobre a été publié ce matin sur le site 17octobregiletjaune.net, plusieurs actions sont déjà programmées.

Gazage massif et précoce, interventions très violentes, agents très peu visibles sur la plupart des parcours, dispersion de manifestants pacifiques bien obligés de laisser de fait la place aux groupes de pilleurs… C’est peu dire que l’action des policiers pose aujourd’hui question. Retour sur l’organisation du maintien de l’ordre et le dispositif policier déployé lors de ce samedi 17 octobre, avec Anthony Caillé, de la CGT Intérieur.

Comment pouvez-vous qualifier le maintien de l’ordre de ce samedi 17 octobre ?

Un désastre de tous les côtés : pour les policiers, pour les manifestants et pour les commerçants. C’est au ministre de répondre à la question de savoir comment on en est arrivé là. Aujourd’hui, je n’ai que des questions, pas de réponses. Comment le renseignement a-t-il été travaillé ? Comment a-t-il été traité par la hiérarchie policière et les cabinets des préfets, une fois que nous avons tous les éléments ? Pourquoi le dispositif n’a-t-il pas été suffisant en nombre ? Il y avait 60 000 effectifs au plus fort de la mobilisation, malgré des ajustements en cours de route. Pourquoi ne pas être allé au-delà, alors que les organisations syndicales prévoyaient une grosse journée ? Et pourquoi garde-t-on cette même doctrine depuis des années ?

Vous parlez d’une doctrine. Quelle est-elle ?

Elle consiste à être au plus près des manifestants et à les encadrer de manière rapprochée. À aucun moment, on ne prône la désescalade, l’usage raisonnable de la force ou l’interdiction des armes intermédiaires. À mon sens, le LBD n’a pas grand-chose à voir, voire rien à faire, dans la gestion des foules. Il était essentiellement destiné aux violences urbaines, mais on le voit depuis des années utilisé dans le maintien de l’ordre, alors même qu’utiliser un LBD dans une foule, cela relève du loto. Quand vous avez des milliers de personnes au même endroit, qui passent leur temps à bouger, il est compliqué d’atteindre la bonne cible, d’où le nombre d’accidents.

Il semble avoir été particulièrement difficile pour la préfecture et les organisateurs de se mettre d’accord sur un parcours de manifestation, celui-ci n’ayant été annoncé que très tardivement. Est-ce que cette gestion du parcours a contribué à créer des points de tension ?

Pour avoir longtemps travaillé sur ces questions, je pense qu’on a régulièrement rencontré de grandes difficultés à mettre en place des parcours. C’était déjà le cas avec les Gilets jaunes. Toutefois, je pense qu’il est de plus en plus compliqué de se mettre d’accord avec la direction de l’ordre public à Paris sur un parcours de manifestation. 

Mais plus on prévient les gens tard, plus c’est compliqué ensuite, y compris pour les organisations syndicales, de canaliser les militants. Dans ce type de manifestation, on ne connaît pas la proportion de personnes qui répondent à l’appel syndical et de celles qui viennent pour d’autres revendications. Et plus l’information du tracé arrive tard, plus c’est difficile, car il faut pouvoir se projeter sur le parcours. Si tout se décide à la dernière minute, cela peut disperser les manifestants à divers lieu de rassemblement. Par exemple, de mon côté, j’ai reçu 25 parcours différents avant d’avoir le parcours définitif.

Une note des renseignements territoriaux a fuité la veille de la mobilisation annonçant 60 000 à 110 000 manifestants hors paris. Comment peut-on expliquer ce décalage avec les chiffres de la mobilisation ? 

Le renseignement annonce donc un chiffre, mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les enquêteurs du renseignement vont faire des projections avec des moyens limités. C’est différent de l’époque où les services généraux étaient mieux dotés, avec une connaissance beaucoup plus fine du terrain. On a perdu cette connaissance avec la mise en place des services territoriaux, et il y a beaucoup moins d’enquêteurs pour beaucoup plus de missions.

De plus, la chefferie du renseignement territorial est très politisée et s’autocensure. Elle aura toujours tendance à sous-estimer les chiffres, car plus le nombre annoncé est important, plus elle devra déployer de moyens. Et si elle a surestimé le nombre de manifestants et donc le moyens déployés, elle risque de se mettre en faute vis-à-vis de sa hiérarchie. Ensuite, il y a aussi la question du traitement du renseignement par la préfecture, et il est possible que ce traitement ne soit pas le même partout. 

Demandez-vous aussi une commission d’enquête sur le maintien de l’ordre du 17 octobre, comme l’a fait la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet ?

Si c’est pour faire une commission d’enquête pour faire une commission d’enquête, je ne vois pas trop l’intérêt. Je vous rappelle qu’elle était la rapporteure de la commission Benalla, et on a bien vu le résultat. Nous avons demandé plusieurs fois à être auditionnés car nous avions des éléments à apporter, elle n’a jamais voulu.. Une commission d’enquête ne peut être utile qu’à partir du moment où l’on va chercher la critique et si cela permet de remettre en cause des dispositifs ou une doctrine. Si c’est juste pour faire la tournée des popotes, je ne vois pas l’intérêt. 

Est-ce que vous avez l’impression de prêcher toujours les mêmes choses sans jamais être entendu ?

Le gouvernement s’en fout complètement. Il est dans une doctrine d’emploi de la force publique. Il est là pour mettre en place un contrôle social, on le voit. De l’autre, on ne voit à aucun moment d’émotion chez ces gens-là, je n’ai pas vu le ministre de l’Intérieur ému par la main arrachée de ce jeune homme ou par cette jeune fille éborgnée à Mulhouse.

Est-ce que vous avez déjà des remontées d’informations en matière de mobilisation des policiers pour les deux prochains samedis de mobilisation, le 24 octobre et le 5 novembre ? 

Pour le moment je n’ai pas eu de retour pour les prochaines mobilisations, je sais toutefois qu’il y a eu beaucoup de blessés chez les policiers. Je suis très inquièt pour la suite. L’emploi des policiers me semble assez erratique, et si on continue comme ça on va rapidement fragiliser et fatiguer les policiers. En parallèle on est toujours en plan Vigipirate écarlate, c’est-d-à-dire que les policiers qui sont mobilisés le samedi et le dimanche sont aussi mobilisés le reste de la semaine. Et un policier fatigué et un policier qui risque de se servir plus rapidement de l’armement intermédiaire. 

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