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« Faire le job » : du travail et de son sens

17 août 2026 | Mise à jour le 17 août 2026
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« Faire le job » : du travail et de son sens

Burn-out, nouvelles formes de management, ubérisation et intelligence artificielle : la série documentaire de Matthias Vaysse ausculte un monde du travail en pleine crise. Diffusée sur ARTE à partir du 17 août, « Faire le job » interroge des spécialistes sur les mutations du travail et ses évolutions potentielles. 

Le travail a bien changé, mais a-t-il changé en bien ?  Open space, flex office, hiérarchie présentée comme plus horizontale : les nouvelles organisations du travail vantent l'autonomie et la convivialité. Derrière la vitrine, c'est cependant une autre toute autre histoire qui se raconte ; celle de l'intensification exponentielle du travail. Dans le premier épisode, Jusqu'au burn-out, on s'attarde sur les transformations du travail de bureau et les méthodes de management.

Dominique Méda, professeur de sociologie, explique que le travail a connu une rupture majeure dans les années 1980 ; « Avant il y avait la croissance et les gains de productivité, mais les années 80 ont amené le chômage. On a abouti à un néo-taylorisme où il a fallu accélérer pour extraire la valeur ». E cette accélération s'accompagne, d'une « pression insoutenable exercée sur les salariés par l'actionnariat». L'économiste Jérôme Gutié, revient quant à lui sur l'apparition progressive des cols blancs au cours de cette même période.  « Il y a eu une montée de la figure de l'employé de bureau et du cadre à l'attaché-case ».  Mais une évolution qui ne signifie pas nécessairement une amélioration des conditions de travail… La philosophe Fanny Lederlin analyse la transformation de l'organisation des entreprises : « C'est l'accroissement du capitalisme. On avait une organisation pyramidale hiérarchisée dans les bureaux(…) La hiérarchie ne disparaît donc pas avec les nouveaux modes d'organisation : elle peut simplement prendre d'autres formes. »

La sociologue Marion Flécher fait le même constat concernant les espaces de travail. « L'aménagement des bureaux est le véhicule managérial d'un temps. On a mis en place l'open space, puis le flex office ». Des transformations qui peuvent donner une apparence de modernité à des mécanismes de contrôle et d'intensification du travail.

Tirant les enseignements de sa consultation « souffrance au travail », la psychologue Marie Pezé relie directement ces nouvelles organisations au développement du burn-out : « Le burn-out convoque les nouvelles formes du travail ; une intensification et une dynamique de surinvestissement qui est une violence. » Et tandis que certains manuels de management prônent ouvertement la gestion par la peur, elle note que des politiques de bien-être peuvent aussi être des outils managériaux délétères. « Des millions sont investis et on voit apparaître des Chief Happiness Officers… », observe-t-elle. Ces Chief Happiness Officers ou autrement dit,  « directeurs du bonheur en entreprise », ont pour mission de s'assurer du bien-être des employés au travers de l'instauration d'une culture de travail dite positive.

Ce que le travail n'est plus

La série élargit ensuite son regard aux jeunes générations. Un tiers des jeunes insérés dans la vie active depuis trois ans envisageraient une reconversion. La génération Z serait-elle moins motivée que ses aînés ou exprime-t-elle une insatisfaction face à des emplois auxquels elle peine à trouver du sens ? La question des « bullshit jobs », (boulots à la con), théorisés par l'anthropologue David Graeber dans un ouvrage datant de 2018, traverse ainsi le documentaire. L'auteur y dénonce la multiplication des postes de travail dénués de tout intérêt professionnel et qui ne font pas ou plus sens.  L'économiste politique Frédérick Harry Pitts propose un éclairage sur cette évolution : «c'est une crise non du travail, mais de la capacité du travail à offrir les moyens de subsistance qu'il offrait autrefois. » Le problème serait donc aussi celui de ce que le travail permet – ou ne permet plus – d'obtenir en termes de sécurité, de revenus et d'émancipation. Le troisième épisode s'intéresse à l'essor de l'autoentrepreneuriat et à la figure du « self-made-man » promue sur les réseaux sociaux. Derrière les images de réussite individuelle et de liberté, Faire le job interroge le risque d'une précarisation accrue et d'un isolement des travailleurs, privés des solidarités du collectif.

Un nouveau paradigme

Enfin, le dernier volet se projette dans un monde bouleversé par l'intelligence artificielle. Selon le rapport de 2025 de l'Organisation internationale du travail cité par la série, 34 % des emplois pourraient être transformés par l'IA. Une révolution qui touche cette fois directement les emplois de bureau et les catégories qualifiées. Cette perspective conduit le documentaire à poser une question plus fondamentale : que devient une société lorsque le travail ne suffit plus à assurer les moyens d'existence et que son rôle dans la construction de l'identité est lui aussi remis en cause ?

Pour répondre à cette question, l'économiste Bernard Friot développe des solutions à contre-courant du système où le travail a évolué jusqu'à présent. Plutôt que d'adapter les travailleurs aux transformations du marché de l'emploi, il propose de réfléchir à une autre organisation des droits liés au travail. Il avance ainsi la piste d'un « salaire à la qualification personnelle », lequel permettrait de décorréler les droits de la présence sur le marché.

Du burn-out à l'intelligence artificielle, Faire le job décrit donc une crise du modèle actuel du travail au sein du capitalisme, mais ouvre aussi la réflexion sur les nouveaux paradigmes qui, selon les rapports de force à construire, pourraient aussi lui succéder.