« Vous n’auriez pas des piles qui marchent pour le mégaphone ? » Quelques minutes avant le début de la mobilisation de ce jeudi 5 novembre, à Marseille, lycéens et enseignants règlent les derniers détails dans les couloirs de la Bourse du travail. « Ça fait un moment maintenant qu’on est mobilisés. Pour les lycéens, ça commence à faire beaucoup de jours de manif pour eux tout seuls, souffle Aurélien David, professeur au lycée Saint-Exupéry et membre du Syndicat départemental de l’Éducation nationale (SDEN) CGT 13. J’espère que la manifestation sera massive, que beaucoup de gens suivront en faisant grève et qu’ils décideront de reconduire. »
La suite de la journée lui donnera raison : près de 150 000 personnes, selon la CGT 13 (14 000 selon la préfecture des Bouches-du-Rhône), ont défilé pendant près de trois heures dans les rues de la deuxième ville de France. Mobilisé pour protester contre la vie chère, le cortège a réuni différentes organisations syndicales et secteurs professionnels. Sur l’ensemble du territoire, la CGT a compté 1,6 million de manifestants.
Les belles couleurs de l’intersyndicale
Visuellement, le contraste avec les dernières manifestations marseillaises est évident. De part et d’autre, le cortège s’est coloré des drapeaux rouges, violets, oranges, de toutes les organisations de l’intersyndicale ayant appelé à la mobilisation. Une diversité présente également sur le plan sonore : on retrouve, d’un camion à l’autre, les vieux tubes des cortèges – Zebda, Renaud, Jean Ferrat… –, mais aussi plusieurs fanfares, devenues familières dans le paysage militant.
Surtout, après trois samedis de mobilisation marqués par un dispositif policier imprévisible et violent, le cortège a pu avancer de façon sereine sur un parcours reliant le quartier des Réformés à la place Castellane, en couvrant le centre-ville. « C’est la première mobilisation à laquelle je participe, détaille Vincent, contractuel qui travaille pour la Métropole. Comme on est en semaine, j’ai pu déposer mon bébé à la crèche et participer. Autrement, au vu du contexte policier, je n’aurais pas pris le risque d’aller revendiquer mes droits. »
Plus loin dans le cortège, Alice abonde. « C’est une ambiance différente de celle du 17 octobre, où nous avions été gazés dès le début. À chaque fois, la police avait divisé les cortèges, c’est contre-productif. » Travailleuse sociale pour une société privée, elle reconnaît l’élargissement de la mobilisation à de nouveaux secteurs, mais reste mesurée. « Je trouve qu’on a encore du mal à étendre au-delà de la fonction publique et des jeunes. Moi, dans ma boîte par exemple, personne ne parle de manifester et c’est encore mal vu. » Quelques mètres devant, Camille regrette aussi une certaine frilosité dans son entourage : « Dans mon groupe d’amis juristes, ça ne se mobilise pas encore, même ceux qui se disent à gauche. Ils ne le feront pas tant qu’ils ne seront pas personnellement touchés dans leur confort personnel… »
Salariée, comme Alice, dans le social, Ève se montre plus optimiste. « Par rapport à l’image désastreuse que certains médias donnent de la mobilisation, en la réduisant aux pillages, je trouve que c’est un petit succès d’avoir réuni autant de monde aujourd’hui. Ça redonne de l’espoir pour la suite, j’ai l’impression qu’on repart dans une dynamique qu’on n’a pas connue depuis un moment. »
« Il faut affecter vraiment l’économie »
Vers 13 h 30, la queue du cortège arrive en fanfare à la place Castellane, qui déborde de monde. Une large partie des manifestants reste statique et profite de l’ambiance festive. Salariée dans le privé, Annelise espère une « grève reconductible, pour affecter vraiment l’économie ». La quinquagénaire reprend : « Le problème sera le financement, bien sûr. Moi, je gagne 2300 euros par mois, je peux m’organiser pour tenir quinze jours, mais il faudra que ce soit annoncé avant. »
À rebours de ceux qui partent, une partie du cortège poursuit un itinéraire sauvage en passant par la rue Paradis, l’une des artères principales de la ville, jusqu’au Vieux-Port. Après sommation, la police commence à user de gaz lacrymogène. Pour le reste de l’après-midi, des groupes plus restreints continuent à manifester.