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Police

« La loi RIPOST va faire du mal à notre métier » : entretien avec le policier Anthony Caillé

30 juillet 2026 | Mise à jour le 30 juillet 2026
Par | Photo(s) : Photo by Frederic Dides / AFP
« La loi RIPOST va faire du mal à notre métier » : entretien avec le policier Anthony Caillé

Des policiers photographiés à Nice, en mai 2026.

Généralisation des amendes forfaitaires, multiplication des missions, manque d’effectifs, réorganisations permanentes… Pour Anthony Caillé, secrétaire général de la CGT Intérieur Police, la loi RIPOST ne répond pas aux difficultés de la profession et pourrait même les accentuer. Entretien.

Mercredi 29 juillet, vous avez publié un billet de blog à ce sujet sur Mediapart. En quoi la loi RIPOST va-t-elle changer les conditions de travail des fonctionnaires de police ?

Globalement, on sera des caisses enregistreuses sur le terrain. C’est-à-dire que l’amende forfaitaire délictuelle (AFD) va avoir tendance à se généraliser de plus en plus. Ça va aussi changer l’interaction entre les citoyens et les policiers. Puisqu’à partir du moment où tu cumules la casquette de policier, c’est-à-dire d’agent de constatation, plus celui d’agent verbalisateur, plus celui de juge, ça va alimenter d’autant plus les frustrations. D'une part, notre charge de travail va augmenter, avec des exigences chiffrées croissantes, et d'autre part, nos relations avec les citoyens vont continuer de se tendre.

Le rôle du policier, ce n'est pas de verbaliser à tout va, c'est de faire cesser l'infraction, ce qui peut passer par du dialogue et de la pédagogie. Là, on va mettre des amendes alors que, tout le monde le dit, que ce soit la Cour des comptes, le conseil d’État ou encore l'ANTAI (l’Agence nationale de traitement automatisé des infractions, NDLR) : personne ne paie ses AFD.

Alors, on se demande « Mais quelle est l’utilité de mon métier ? ». Ça ne va pas résoudre les problèmes de sécurité publique comme les rodéos urbains, par exemple. Et si je mets de côté ce que la loi fait en termes de fractures dans le contrat social, et que je demande simplement : est-ce que ça va améliorer les conditions de travail des policiers ? La réponse est non. Je ne le crois pas. En fait, j’en suis même certain.

Quels seraient les vrais besoins profonds de l'institution aujourd'hui ?

D'avoir moins de charge de travail. Les agents sont tout le temps rappelés. On a des heures sup' à n’en plus finir. Réduire cette charge, ça passe par de l'embauche, mais pas uniquement, aussi par de la réorganisation de services. Et puis, il faut donner du sens à notre métier avec une vision à long terme. On n’a pas besoin des trajectoires court-termistes que l'on connaît, où un jour on met tout sur la lutte contre le terrorisme, le jour suivant tout sur la lutte contre le trafic de stups, et ainsi de suite.

Dans ce contexte, multiplier les services qui existent déjà, c’est de la connerie, c'est du pur affichage ! On a créé les « super CRS », mais dans les faits, on ne sait pas trop à quoi ils servent. Et puis surtout, ce ne sont pas des effectifs en plus, ce sont des compagnies de CRS qui ont été transformées. On a changé l’enseigne de la boutique. Mais elles viennent prendre une partie du travail, par exemple, des BRI.

Les BRAV-M, elles, peuvent venir en concurrence avec les BAC. Bref, des services en doublons, en triplons, on en a plein les commissariats. Il faut dire qu’ouvrir des services, ça crée des chefs. C’est le problème : car une fois qu’on a créé des chefs, il est extrêmement difficile de les enlever. Quand on crée des postes de sous-directeur ou de directeur ou de grands chefs de service avec des étoiles sur les épaules, les gens s'y accrochent. Si on leur dit qu’on fusionne BRI, RAID, GIGN, qui devient le chef de tout ça ? Ils ont tout intérêt à dire que leur service est indispensable. Quand on parle de la guerre des polices, ce n'est jamais des flicards comme moi, c'est la guerre des chefs. Mais ça crée des tensions à tous les niveaux.

Les élections professionnelles arrivent en décembre, comment vous projetez-vous vers cette échéance ?

C’est compliqué de se projeter quand on peine à avoir de la visibilité dans l’institution. L'administration fait tout pour nous invisibiliser. C’est très compliqué. Elle fait obstacle même à des moyens qu’elle est censée mettre à notre disposition. Bien sûr, ce n'est jamais de sa faute. C’est toujours soit des problèmes techniques, soit des soucis organisationnels : « C’est pas moi qui gère ça. Faut voir avec mon collègue ».

Bref, à la fin de l’année, on n'a toujours pas ce qu'on devrait avoir. Et puis, la maison police est co-construite avec les syndicats catégoriels. Donc, en fait, quand les gamins ont le concours de police, on leur dit deux choses. Il faut adhérer à une mutuelle, et il faut adhérer à un syndicat. Et dans la présentation des syndicats, on leur présente toujours les mêmes, et pas la CGT. Il faut qu’on lutte contre un syndicat catégoriel, Alliance, qui est extrêmement puissant par les moyens colossaux qu'il détient, en termes d'argent et d’heures de délégation syndicale. On parle de milliers d’heures. Et il se consolide avec des promesses du type : « Tu veux obtenir telle promotion ? il faut te syndiquer chez Alliance ». Dans les faits, ces promesses sont rarement tenues. Et les gamins n’en sont pas dupes, mais ils se disent : « Bon, ça va me coûter 12 balles par mois, au pire ça ne sert à rien mais on ne sait jamais ».

Malgré tout, on fait des adhésions à la CGT. Donc ça veut dire que quelque part, il y a quand même des gens qui sont sensibles à ce qu'on propose. Parce que notre difficulté, c'est surtout d'être connu. J'accepterais plus facilement une défaite aux élections professionnelles si j’avais la certitude que les 111 000 policiers de France et de Navarre connaissaient l’existence de la CGT Intérieur Police. Aujourd’hui, ce n'est absolument pas le cas. Ce matin, j’étais encore dans un service parce qu’on a un délégué qui avait besoin de nous rencontrer. Il m’a présenté son équipe : personne ne savait que la CGT existait au ministère de l’Intérieur. Évidemment, on ne passera pas devant Alliance, même si on était connu par les 111 000, mais je pense qu'on ferait plus que les 1,93 % des dernières élections.