« On sait qu'on est des privilégiés » : comment les beaux quartiers aussi ont rejoint le mouvement des lycéens

Depuis mi-septembre, plusieurs milliers de lycéens font grève partout en France pour dénoncer la dégradation continue de leurs conditions d’études. Ces derniers ont été, à la surprise générale, rejoints par des élèves d'établissements prestigieux, tels que Henri-IV ou Louis-le-Grand. Un ralliement révélateur de la crise profonde qui frappe la jeunesse.

Par Bérénice Paul
Par Bérénice Paul
Publié le 16 octobre 2026
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Les élèves du prestigieux lycée Henri-IV, dans le Ve arrondissement de Paris, étaient mobilisés en solidarité avec leurs homologues d'établissements moins favorisés. Crédit : Kenzo Tribouillard

« Bismillah, c’est les ténèbres. » Depuis plusieurs semaines, cette formule cryptique semble être devenue le cri de ralliement du mouvement lycéen. L’expression provient d’un message diffusé sur Snapchat, attribué à un compte soupçonné d’être tenu par un policier cherchant à infiltrer des lycéens. Si son origine n’est pas formellement authentifiée, la phrase est néanmoins devenue un slogan de ralliement pour des jeunes issus d’établissements socialement très divers.

Initié mi-septembre par les élèves du lycée professionnel Antoine-de-Saint-Exupéry de Créteil (Val-de-Marne), le mouvement lycéen a très vite essaimé dans l’ensemble du territoire, jusqu’à rallier de célèbres établissements. Les lycées parisiens de Louis-le-Grand (Ve arrondissement), Henri-IV (idem) ou encore Condorcet (IX arrondissement) se sont, en effet, joints à la mobilisation dès le début du mois d’octobre.

L’enseignement supérieur le mieux loti, et dont les élèves viennent souvent des classes préparatoires des établissements précédemment cités, n’est pas non plus en reste, à l’image de la très sélect école de commerce HEC, qui entre peu à peu dans la danse contestataire. « On sait qu’on est privilégiés par rapport à plein de lycées de banlieue. On veut montrer notre soutien à tous ces établissements qui n’ont pas les moyens de travailler dans de bonnes conditions, qui ont des plafonds qui s’effondrent ou des rats dans les salles de cours. Cela n’est absolument pas normal. Nos privilèges ne devraient pas être des privilèges, mais des droits », explique une élève de Louis-le-Grand, interrogée par l’AFP au début du mois d’octobre.  

Solidarité générationnelle

Contrairement à ce que répètent certains médias, cette convergence n’a rien d’inédit. « Nous l’avons déjà vue dans l’histoire récente, notamment pendant mai 68 ; contre la loi Debré, en 1973, ou encore lors des manifestations contre la réforme des retraites, en 2023 », rappelle Robi Morder, professeur à l’université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, co-auteur de Quand les lycéens prenaient la parole (éditions Syllepses, avril 2018).

« Même si les élèves des établissements plus prestigieux ne souffrent a priori pas d’un bâti dégradé, leurs classes peuvent aussi manquer d’enseignants, bien que l’on veille à ce que les remplacements y soient plus rapides », souligne le chercheur, qui insiste sur l’aspect générationnel du mouvement lycéen actuel. « Il y a une solidarité face à la répression policière, qui touche avant tout les élèves issus des quartiers populaires. L’idée consiste à dire : même si nous n’avons pas les mêmes problèmes, nous sommes avec vous. »  

Le sentiment d’une polycrise  

Au-delà de la dimension matérielle et répressive, qui diffère selon les établissements, traçant une frontière entre riches et pauvres, entre prestige et déclassement, l’ensemble de la génération Z subit de plein fouet les conséquences de la crise économique et climatique actuelle. « Une grande partie des jeunes mobilisés aujourd’hui ressentent qu’ils font face à une polycrise », estime Paolo Stuppia, chercheur associé au CESSP Université Paris-I Panthéon-Sorbonne, co-auteur de Géopolitique de la jeunesse (éditions le Cavalier bleu, septembre 2024).

La colère des lycéens s’explique, en somme, par tout un ensemble de facteurs. « Ces derniers ont subi les réformes Blanquer, mises en place à partir de 2019, qui ont imposé un nouveau baccalauréat et Parcoursup, puis les cours à distance lors de la crise sanitaire l’année suivante », poursuit le chercheur. À la politique éducative macroniste, imposée à marche forcée et génératrice d’anxiété, s’ajoutent des inquiétudes sur l’avenir ainsi que des préoccupations d’ordre socio-politique. « Quand Greta Thunberg déclare “On nous vole notre avenir”, elle exprime un sentiment partagé par de nombreux lycéens : celui d’être une génération sacrifiée sur l’autel de plusieurs crises. »

Selon Paolo Stuppia, la question de la santé mentale des jeunes est un véritable problème de société, auquel s’ajoute celui de l’éco-anxiété : « Certaines pancartes, pendant les manifestations, disaient “Nous sommes la rage vivante d’une planète brûlante”. Les jeunes vivent concrètement les effets du réchauffement climatique. Ils ont passé le bac sous 40 °C dans des salles non climatisées. Ces derniers sont aussi conscients de la crise économique qui frappe le pays. Cela se traduit notamment par un sentiment d’inégalités toujours grandes entre les ultra-riches et les plus fragiles. » Sans oublier la crainte de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en mai 2027, qui augmente encore davantage les inquiétudes.   

Une lutte caractérisée par l’intersectionnalité  

Ainsi, la mobilisation de lycéens venant d’établissement favorisés aux côtés de leurs camarades issus des quartiers populaires révèle surtout une crise systémique. « Ce qui est nouveau, c’est l’absence de hiérarchisation entre les différentes causes évoquées plus haut : les revendications sont pensées au milieu d’un système où règne l’interdépendance. Ça peut expliquer que le champ médiatique et politique ne comprenne pas pourquoi des élèves de Henri-IV se mettent en grève au même titre que ceux de Saint-Denis », complète Paolo Stuppia.

L’intersectionnalité du mouvement lycéen pourrait-elle réussir à suspendre les frontières de classe ? La génération « six-seven » va-t-elle parvenir à générer un mouvement de masse, à la manière de mai « six-eight » ? « Dans les périodes de mobilisation, c’est généralement le commun qui prend le dessus. Ce sont des moments où la conscience collective et politique est beaucoup plus marquée. Il y a toujours un avant et un après. Même si le mouvement ne dure pas, il ne retombe jamais totalement. L’expérience de la mobilisation laisse toujours des traces », souligne Robi Morder. Soutenue par la CGT, la génération Z s’est donné rendez-vous le 17 octobre, aux côtés des agriculteurs et des Gilets jaunes, pour manifester contre la vie chère et la baisse du pouvoir d’achat. Après le blocage des lycées, le blocage du pays ?  

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