« Surenchère » et « dossiers vides » : on a assisté aux comparutions immédiates de lycéens interpellés

Alors que les mobilisations se poursuivent en France, les tribunaux voient défiler les dossiers de manifestants interpellés ces derniers jours. Au tribunal judiciaire de Paris, trois jeunes comparaissaient en comparution immédiate, ce jeudi 8 octobre. Entre demandes de renvoi, contrôles judiciaires et accusations contestées. NVO.fr s’est invitée dans les salles d'audience.

Par Yannis Angles
Par Yannis Angles
Publié le 9 octobre 2026
tribunal judiciaire
Salle d'audience du tribunal judiciaire de Paris, dans le 17e arrondissement . Crédit : Yannis Angles

Alors que la mobilisation se poursuivait dans les rues de Paris et partout en France ce jeudi 8 octobre, avec plus de 70 000 personnes mobilisées selon le gouvernement, les affaires concernant des manifestants interpellés ces derniers jours se multiplient devant les tribunaux.

Au tribunal judiciaire de Paris, peu d’affaires liées aux mobilisations apparaissent toutefois sur les tableaux des comparutions immédiates, ce même jeudi. Au milieu des dossiers de stupéfiants ou de violences envers une travailleuse du sexe, Marc* (tous les prénoms ont été modifiés), 18 ans, s’avance toutefois à la barre. Après 48 heures de garde à vue, il a les yeux fatigués. Il porte le maillot blanc de sélection marocaine à l’extérieur, floqué du numéro 2 du nom du footballeur Hakimi. Il rêve d’intégrer l’armée et devait commencer en novembre un service national de dix mois, un projet qui semble compromis par son passage devant la justice.

Casier vierge

Le tribunal lui reproche des « violences sur fonctionnaire de police nationale sans incapacité », commises le 6 octobre à Paris. Il est également poursuivi pour « participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destructions ou dégradations de biens », pour des faits qui se seraient déroulés le même jour. Marc conteste les faits.

« Souhaitez-vous être jugé aujourd’hui ou demandez-vous un délai pour préparer votre défense ? », demande la présidente du tribunal. Avec son avocate, il choisit de demander un délai. Le tribunal ne doit donc se prononcer que sur les mesures permettant de s’assurer qu’il se présentera à la prochaine audience.

Le tribunal peut décider d’un contrôle judiciaire ou d’une détention provisoire. Marc a un casier vierge, vit chez ses parents et dispose d’un projet : devenir militaire donc. Face à ces éléments, la procureure de la République ne réclame pas de détention provisoire, mais souhaite « prévenir le renouvellement des faits ». « Le risque de réitération est possible vu que les manifestations et mobilisations sont prévues dans les prochains jours », estime-t-elle. Elle réclame une interdiction de participer à des manifestations, un pointage hebdomadaire et une interdiction de port d’arme.

Son avocate parle au contraire d’un « risque de réitération inexistant ». Elle demande le renvoi de l’affaire : « Je n’ai eu que cinq minutes d’entretien avec lui et je compte préparer ma défense pour vous plaider la relaxe dans ce dossier qui est complètement vide », explique-t-elle. Selon elle, son client n’est pas venu le 6 octobre pour commettre des violences, mais pour être secouriste bénévole auprès des manifestants. « Des recherches faites par la police sur son téléphone démontrent qu’il avait fait des recherches en ce sens avant de s’y rendre », affirme-t-elle à la barre.

Le tribunal renvoie l’affaire au 15 décembre. Marc est placé sous contrôle judiciaire, avec un pointage tous les quinze jours au commissariat proche de chez lui et une interdiction de détenir une arme.

Provocations de couloir 

Les affaires s’enchaînent dans les différentes salles d’audience. Dans un coin du tribunal, un petit groupe de jeunes se réunit en cercle. L’inquiétude est visible sur certains visages. Ils ne souhaitent pas parler à la presse et attendent le passage de l’une de leurs camarades, arrêtée lors d’une mobilisation.

Un groupe de policiers de surveillance vient se positionner à côté d’eux. Ils discutent assez fort. L’un d’eux lance: « Camarade, c’est un truc d’extrême gauchiste », visiblement satisfait de lui. Il ajoute : « On a déjà testé le communisme, on sait ce que ça a donné. » Le petit groupe décide de l’ignorer. Les policiers ne s’arrêtent pas pour autant. Pendant une dizaine de minutes, ils vont multiplier ce qui ressemble fort à des provocations. « Au début, c’est marrant, ça boit des 8.6 », lance l’un d’eux, avant de poursuivre : « On se fait traiter de fascistes, mais ils ne savent pas ce que c’est, le fascisme. »

« Je ne souhaite pas refaire cette expérience » 

À 19 h 15, dans une autre salle des comparutions immédiates, une femme entre et s’approche de la barre. Jane*, cheveux bruns avec une frange, tee-shirt noir et pull zippé marron, cherche du regard ses camarades, venus nombreux la soutenir.

Il lui est reproché d’avoir, le 6 octobre à Paris, « outragé par parole ou menace de nature à porter atteinte à plusieurs fonctionnaires de police dans l’exercice de leur fonction, en criant ACAB ». Elle est également poursuivie pour participation à un groupement (on l’accuse d’avoir intégré un groupe jetant des pierres ou des bouteilles en verre sur les policiers), pour avoir dissimulé son visage avec un cache-cou et refusé de donner les codes de son téléphone lors de sa garde à vue, détaille la présidente. Ce qui fera dire à son avocate, lors de sa plaidoirie : « On fait de la surenchère, en multipliant les accusations. »

Elle demande elle aussi le renvoi de son affaire pour préparer sa défense. Étudiante à Paris 8 en troisième année de licence d’histoire et originaire de San Francisco, elle assure qu’elle sera présente à son procès. Elle veut pouvoir assister à ses cours et continuer à exercer son travail de professeur de musique, tout en préparant le CAPES. 

La présidente lui demande si elle compte retourner en manifestation au cas où elle ressortirait libre de l’audience. La réponse ne se fait pas attendre : « Après les 48 heures de garde à vue et la journée à attendre dans les geôles du tribunal, je ne souhaite pas refaire cette expérience », affirme-t-elle.

La procureure demande une interdiction de porter ou détenir une arme, de participer à des manifestations, un pointage hebdomadaire et une interdiction de quitter le territoire. Son avocate ne partage pas les conclusions du procureur et ne réclame aucune mesure de sûreté : « Vous avez un dossier qui est vide », défend-elle. Elle demande toutefois une interdiction de sortie du territoire, non par crainte d’une fuite, mais parce qu’elle redoute que sa cliente soit visée par une OQTF à la suite de son passage en comparution immédiate.

Bisous volants

À 20 h 35, dans la même salle, un jeune homme au visage d’enfant entre et s’assoit le temps qu’une affaire de vol de collier se termine. Sa mère, à l’opposé dans la salle, lui envoie des bisous avec la main, il fait de même pour lui répondre. Les policiers les reprennent, expliquant que ce type de communication est interdit dans la salle d’audience.

Hadrien* s’approche de la barre quand vient son tour. Il vient tout juste d’avoir 18 ans. « On vous reproche le 6 octobre d’avoir exercé des violences envers les fonctionnaires de police entraînant une incapacité de travail, avec deux circonstances : le fait d’avoir fait usage d’une arme, une bouteille en verre, et d’avoir eu le visage dissimulé, ainsi que d’avoir refusé de donner vos codes de téléphone lors de votre garde à vue », détaille la présidente. Lui aussi réclame un délai pour préparer sa défense. Le débat ne porte donc pas sur les faits, mais, comme pour les autres, sur ses garanties de représentation.

Le risque de réitération, l’argument permanent du parquet

Hadrien vit avec ses deux parents. Sans activité, il explique avoir arrêté ses études après plusieurs hospitalisations et des problèmes de santé et d’addiction. Son rêve est de se reconstruire et de travailler dans l’audiovisuel. « Je me suis inscrit à la mission locale proche de chez moi, pour chercher des formations, mais aussi des petits boulots », explique-t-il. Il a engagé des démarches de soins.

La procureure ne demande pas de détention provisoire, « car monsieur est intégré dans la société ». Mais elle réclame une interdiction de manifester, de port d’armes, un pointage hebdomadaire et des soins en addictologie. L’avocate de la défense estime elle aussi que le dossier est vide. « La seule preuve, c’est un procès-verbal qui ne respecte pas certaines conditions. On a aussi plusieurs moyens de nullité », explique-t-elle. Elle raconte que la garde à vue de son client n’a commencé que deux heures et demie après son interpellation, alors qu’aucun élément ne permettrait, selon elle, de justifier ce début tardif. S’agissant des mesures de sûreté, qui sont les seules dont le tribunal doit décider ce soir, elle demande « les mesures de sûreté les plus légères au vu du dossier ».

Alors que la soirée est déjà bien entamée, et que les couloirs du tribunal se sont vidés. Tout le monde ressortira libre ce soir. Le tribunal n’a pas décidé de suivre les réquisitions du procureur de la république, aucune mesure de sûreté ne sera prise à l’égard de ces deux jeunes, ils devront se présenter à la justice le 14 décembre 2026;

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