« Un impensé politique » : les femmes, victimes sous-estimées des maladies professionnelles 

Au quotidien, de nombreuses travailleuses sont exposées à des conditions de travail pénibles entraînant incapacités et maladies. Or, les métiers les plus féminisés, invisibilisés et sous valorisés, peinent à rentrer dans les critères de reconnaissance des maladies professionnelles.

Par Anaïs Lecoq
Par Anaïs Lecoq
Publié le 11 septembre 2026
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Photo d'illustration Crédit : Philippe Desmazes

C’est une décision qui pourrait faire jurisprudence : début juillet, le cancer du sein de Sophie Lainault, hôtesse de l’air pour Air France de 1989 à 2019, a été reconnu comme maladie professionnelle. Après plus de deux ans de bataille juridique, le rôle du travail de nuit, l’exposition aux rayonnements ionisants et le tabagisme passif (fumer était autorisé jusqu’en 2000 dans les avions de la compagnie) ont été reconnus comme étant à l’origine de la maladie qui a stoppé net sa carrière en 2019. 

« Au début, je n’ai pas fait le lien entre mon cancer et mon travail. J’avais eu un flyer dans mon casier d’un syndicat qui réalisait une grande enquête nationale sur les liens entre cancer du sein et causes professionnelles », explique Sophie Lainault dans un entretien accordé à Mediapart.  

Le lien entre son travail et le cancer du sein était d’autant plus difficile à établir que ce dernier ne figure pas dans les tableaux des maladies professionnelles (à l’inverse du cancer de la prostate), qui permettent d’imputer une présomption d’origine professionnelle à la maladie. Pourtant le cancer du sein représente 33 % des cas de nouveau cancer chez les femmes d’après l’Institut national du cancer (Inca), et son lien avec un certain nombre d’expositions professionnelles (comme le travail de nuit, cancérogène probable) a été établi. Les travailleuses qui en souffrent doivent donc effectuer une demande « hors tableaux » pour tenter une reconnaissance en maladie professionnelle. Autant dire un parcours du combattant.  

« Des métiers mal décrits et sous valorisés » 

Malgré une parité globale dans les données annuelles de reconnaissances de maladies professionnelles, certains métiers et certaines maladies passent encore sous les radars quand ils concernent les femmes. Dans son rapport de 2024, l’Assurance maladie publie des données genrées relatives aux maladies professionnelles des travailleurs au régime général : « Sur les 1284 cancers professionnels reconnus sur tableaux en 2023, seulement 57 concernent des femmes, soit 4,4 % », souligne Judith Wolf, sociologue du travail et chercheuse.  

« Les maladies professionnelles sont des impensés politiques car les métiers féminisés ne sont pas pris en compte pour la réalité de ce qu’ils sont, estime Myriam Lebkiri, membre du Bureau confédéral de la CGT et référente de la commission Femmes-Mixité, qui a publié en octobre 2025 une plateforme revendicative sur la santé des femmes au travail. Leurs métiers sont mal décrits, très imprécis, sous valorisés et sous qualifiés. » 

Ainsi, les coiffeuses, prothésistes ongulaires, esthéticiennes, aides à domicile ou agentes d’entretien souffrent de nombreux troubles musculo-squelettiques à cause de postures pénibles et de mouvements répétitifs. Elles peuvent également développer des allergies ou de l’asthme en raison d’inhalations constantes de produits astringents, sans compter la part importante de risques psychosociaux. « Une caissière n’a pas de pénibilité sur le port de charge lourde alors qu’elle peut porter jusqu’à une tonne par jour en cumulé », note Myriam Lebkiri, qui déplore la non prise en compte de la pénibilité cumulée, mais aussi mentale.  

En ce qui concerne les maladies professionnelles les plus graves comme les cancers, ces biais de genre mènent également à « une méconnaissance des expositions cancérogènes dans les secteurs féminins », estime Judith Wolf.

Depuis 2018, elle fait partie de l’équipe du Giscope 84, le Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle et environnementale, dans le Vaucluse. Le dispositif, qui réunit médecins, chercheurs et professionnels du médico-social, mène une enquête systématique auprès des patients des établissements hospitaliers du département diagnostiqués d’un lymphome non hodgkinien (un type de cancer du sang). Les équipes retracent la carrière et les expositions de chaque malade afin d’établir ou non un lien entre le cancer et la profession, puis les accompagnent dans la reconnaissance en maladie professionnelle : « À date de septembre 2026, on a reconstitué les parcours 546 personnes, 58 personnes ont obtenu la reconnaissance, 49 hommes et 9 femmes. » Soit 15 % de femmes et un taux de reconnaissance de près de 10 %, environ 20 fois supérieur à la moyenne nationale.  

Des modèles masculins et ouvriers 

Plusieurs éléments permettent d’expliquer cette sous-estimation des maladies professionnelles des femmes, à commencer par des tableaux peu adaptés aux spécificités des métiers féminisés, car « construits sur des modèles masculins et ouvriers de la fin du 19e siècle », note Judith Wolf.  

Les critères permettant d’établir une présomption sont souvent conditionnés à des durées d’exposition très longues (parfois dix ans) que les carrières plus morcelées des femmes peinent à remplir. « Une aide à domicile peut faire une journée qui commence à 7 heures et termine à 20 heures avec seulement 5 heures de temps de travail comptabilisé, détaille la sociologue. On arrive à des durées d’exposition insuffisantes pour être éligible. »  

Au Giscope 84, elle s’est spécifiquement penchée sur les métiers de ménage, des postes occupés à 80 % par les femmes. Là encore, des angles morts mettent en danger la santé des travailleuses : « Dans les fiches de données de sécurité ou sur les étiquettes de produits de nettoyage, des agents cancérogènes avérés ne sont pas indiqués car ils sont en deçà d’un certain seuil. »

Même lorsque le groupement estime qu’une corrélation est établie entre le cancer et la profession, les femmes sont moins nombreuses à s’engager dans la démarche de reconnaissance, malgré l’accompagnement administratif proposé : « On observe que les femmes encouragent très souvent leur conjoint à faire ces démarches et sont très soutenantes, mais l’inverse n’est pas vrai, regrette la sociologue. Elles ressentent une forme d’illégitimité qui les freinent à se lancer. » 

« Il faudrait négocier des changements dans la loi et le code du travail pour une meilleure reconnaissance des maladies professionnelles et de la pénibilité des métiers féminisés », estime Myriam Lebkiri, qui insiste sur la nécessité d’aborder les négociations AT/MP sous le prisme du genre.

La CGT, qui a dédié en mars dernier une journée d’étude sur la santé des femmes au travail, appelle notamment à la reconnaissance de certains cancers du sein et des ovaires, à la modification des seuils des critères de pénibilité et à l’importance d’en ajouter de nouveaux, comme la multiplication des trajets pour des interventions à domicile. Des changements en profondeur qui obligeraient les employeurs à prendre des précautions, mettre en place des plans de prévention et dédommager les travailleuses. Si tant est qu’elles se sentent enfin légitimes et équipées à faire valoir leurs droits.  

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