Visite du pape Léon XIV à Paris : politiques, syndicalistes, penseurs... ces cathos qui ont choisi les travailleurs

Paris, Lourdes, Metz. Le pape Léon XIV va accomplir un rapide tour de France entre ce vendredi 25 septembre et son retour au Vatican, trois jours plus tard. L'Américain, qui a voulu se rattacher à une certaine tradition sociale de l'Église à travers le choix de son nom pontifical, confirmera-t-il cette fibre ? En attendant, son séjour rappelle les échos de catholiques français connus pour leur engagement populaire, ouvrier et même révolutionnaire (et, parfois, leur adhésion à la CGT). Tour d'horizon en quelques vignettes.

Par Robin Verner
Par Robin Verner
Publié le 25 septembre 2026
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Léon XIV à l'Élysée avec Emmanuel Macron, le 25 septembre 2026. Crédit : Teresa Suarez / AFP

La dernière fois qu’un pape a posé le pied sur le sol français, il s’appelait François et c’est en homme déjà fatigué – il mourra quatre mois plus tard – qu’il a parcouru les rues d’Ajaccio. Il se nomme cette fois Léon XIV, ou Robert Francis Prevost à l’état civil, est américano-péruvien, et, à 71 ans, vient de se poser à Paris ce vendredi 25 septembre, avant de promener ses étoles à Saint-Denis, Lourdes et Metz, le temps d’un séjour de quatre jours. L’excursion ne se limitant pas à un simple voyage de courtoisie mais étant très officiellement labellisée « visite d’État », quelques rendez-vous politico-diplomatiques (au premier rang desquels un passage à l’Élysée, crochet effectué peu après son arrivée) alterneront avec la pastorale et les événements liturgiques. Mais le souverain pontife sera également attendu sur un tout autre terrain : le front social et sociétal. Il doit ainsi visiter la Maison Bakhita, une association aidant à l’intégration des migrants, dans la matinée du 26 septembre, et rencontrer des victimes de violences sexuelles le lendemain, à Lourdes.

La chose n’est pas si étonnante. Moins notoirement critique du capitalisme que son prédécesseur, il s’inscrit toutefois dans ce sillon, comme en témoigne la parution, le 15 mai 2026, de son encyclique Magnifica Humanitas, qui vise la préservation de la dignité humaine au temps de l’essor de l’intelligence artificielle et de l’économie numérique. Le choix de son nom, Léon XIV, valait déjà programme. En effet, il prend ainsi la suite de Léon XIII, auteur d’une autre encyclique, Rerum novarum, à la base de la doctrine sociale de l’Église, et promoteur d’un certain syndicalisme (certes, strictement chrétien). Bref, Léon XIV apparaît comme le continuateur d’une tendance du catholicisme, qui – sans être, et loin de là, ouvriériste ou socialiste – se veut attentive au monde du travail. Un courant qui a connu de profonds et parfois fracassants échos en France, depuis l’exemple d’ecclésiastiques républicains et démocrates (et plus ou moins en rupture de ban avec leur employeur romain, il faut bien le dire) du XIXe siècle jusqu’aux intellectuels conjuguant foi chrétienne et engagement progressiste, en passant par les prêtres ouvriers.

Félicité de Lamennais (1782-1854) : de l’autel à la barricade

Sur le papier, comme le relate ici le Maitron, rien n’annonçait l’embardée populaire de Félicité de Lamennais. Imaginez plutôt : un fils de bonne famille d’armateurs bretons, né en 1782, ayant grandi dans un Ouest frissonnant au gré des révoltes des chouans et des homélies de prêtres réfractaires ! D’ailleurs, à part la bizarrerie de le voir communier pour la première fois à l’âge presque canonique de 22 ans, Félicité de Lamennais commence exactement là où l’attendait. Ordonné prêtre en 1816, il est d’abord un tenant du renforcement de l’autorité du pape sur les Églises nationales : un positionnement éloquent à une époque où celles-ci ne sont pas distinctes des États, et peu après que la France a voulu imposer une constitution civile à son clergé. On parle alors d’ultramontanisme, et ces cinq syllabes un peu ronflantes signifient surtout que Lamennais est un conservateur.

À l’orée de la cinquantaine, il opère pourtant un changement aussi progressif que drastique. En 1830, après que les barricades ont chassé la branche aînée des Bourbons pour installer Louis-Philippe sur le trône, notre abbé se tourne vers une forme de libéralisme, en dissociant de plus en plus dans ses écrits religion et monarchie. Le journal qu’il fonde alors comme caisse de résonance de ses opinions nouvelles, l’Avenir, fait preuve d’assez d’audace pour être désavoué par le pape Grégoire XVI en 1832. Suffisant pour calmer le jeu ? Point du tout. Dans des textes successifs, il se met même à établir une distinction entre des rois qui seraient les sbires du diable, tandis que les peuples seraient les créatures de Dieu. On l’a compris, Lamennais est désormais nettement républicain. Il devient même prolétarien en faisant paraître l’essai De l’esclavage moderne, en 1839.

Comme nul ne se rebelle impunément, il finit par purger un an de prison entre 1841 et 1842. Mais la fin de la décennie lui permet de s’accomplir enfin pleinement. En février 1848, la révolution parisienne renverse Louis-Philippe et, dans la fièvre du moment, Lamennais crée un nouveau journal : le Peuple constituant. Il demande la tenue immédiate d’élections. Lui-même est finalement élu député dans la Seine et, à l’Assemblée, siège avec La Montagne, nom du groupe parlementaire cherchant à ressusciter les mânes de Robespierre, Saint-Just, Couthon et les autres. Démocrate avancé, il veut que cette république toute neuve soit aussi sociale. Il soutient ainsi les ouvriers lorsque ceux-ci entrent en insurrection pour insuffler un cours moins bourgeois au régime. Ils sont réprimés durement, et Lamennais marginalisé. Plus tard, il se déclare contre le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Auparavant, il se signale au cours d’un dernier combat à l’Assemblée, en ferraillant contre la loi Falloux, en 1850. Un texte qui élargissait le champ de l’enseignement privé. Le curé Lamennais était décidément un drôle de paroissien.

Marcel Lafitte (1926-2007) : prêtre ouvrier… et maraîcher

C’est peut-être le personnage le plus célèbre du catholicisme social : le prêtre ouvrier. Un double emploi désignant ces curés qui, à compter des années 1940 et 1950, se sont fait embaucher dans les usines et les entreprises pour être au plus près des travailleurs, en partager les difficultés, les bonheurs, le quotidien. Et tenter d’évangéliser un monde prolétaire dont la déchristianisation avait commencé dans certaines régions de France dès le XVIIIe siècle. Beaucoup ont poussé l’engagement jusqu’à prendre la carte d’un Parti communiste pourtant incompatible en principe avec l’Église catholique et sa doctrine. Les prêtres ouvriers ont également, plus massivement encore, adhéré à un syndicat non confessionnel. Le père Jean-Marie Six, Roger Breistroffer… On ne compte pas les exemples d’abbés cégétistes. Arrêtons-nous sur un exemple, pris dans les Archives nationales du monde du travail : Marcel Lafitte.

Il est le fils d’une femme de ménage et d’un ouvrier forgeron – dont un article de l’Humanité daté de 1992, chroniquant la remise de la Légion d’honneur à Marcel Lafitte par Georges Séguy, alors ancien secrétaire général de la CGT, nous apprend qu’il était lui-même « un prêtre contrarié » et qu’il assistait « tous les matins en bleu de chauffe à la messe de 7 h ». Dans ce milieu où on se sent rarement appelé à la prêtrise, Marcel Lafitte choisit l’usine avant le séminaire et débute comme ouvrier spécialisé (OS) dans la métallurgie. Il est quelques années plus tard ordonné par l’Église, et exerce officiellement en tant que prêtre ouvrier à partir de 1969.

En parallèle, il quitte la métallurgie pour un cadre plus vert mais tout aussi harassant : le Marché d’intérêt national (MIN) de Rungis et ses grandes halles, où on l’embauche comme manutentionnaire. Il y découpe fruits et cucurbitacés. Surtout, il ne tarde pas à devenir l’une des grosses légumes de la CGT locale. Le syndicat du MIN de Rungis lui décerne en effet la responsabilité de secrétaire général. Avec son appui, il fonde le Comité inter-entreprises d’hygiène et de sécurité (CIHSCT) du marché. C’est cette action, décisive pour les travailleurs de l’endroit, qui lui vaudra sa médaille de 1992, acceptée selon ses mots au nom de « toute l’action du syndicat CGT MIN ». Il meurt en 2007.

Les prêtres ouvriers tendent à disparaître aujourd’hui. En 2025, comme nous le rapportions dans cet article, ils n’étaient plus que 250 dans le pays, dont une vingtaine seulement en activité en raison de leur âge. Mais leur esprit progressiste a essaimé au-delà de leurs rangs. On pense entre autres au père Christian Delorme, grande figure du combat antiraciste des dernières décennies.

Bernard Friot : double appartenance et seconde vue

Le monde des cathos de gauche est pourtant toujours vibrionnant. Des collectifs comme Anastasis ou Lutte et Contemplation charbonnent au quotidien pour articuler leur foi et la bataille en faveur de la justice sociale et écologique. Le jeune magazine le Cri entend, lui aussi, faire bouger les lignes et mener l’offensive pour un christianisme inclusif plus attiré par les cols bleus, les sans-grades et les minorités que par les bourgeois sulpiciens. Ces intellos « bolcho-cathos » (en référence à un compte de même obédience très actif sur Facebook jusqu’en 2022) se réclament tous plus ou moins directement d’un glorieux aîné : le sociologue, économiste, et qui n’a pas volé non plus le titre de philosophe, Bernard Friot.

C’est que l’homme, âgé aujourd’hui de 80 ans, est autant militant communiste (il est entré au PCF en 1969) que catholique observant. En 2019, d’ailleurs, il évoquait ce duopole, qui continue de surprendre, auprès du média Ballast, rejetant tout raccourci trop commode : « Ce n’est pas du tout parce qu’il y aurait entre eux une espèce d’idéal commun que je pratique à la fois christianisme et communisme — une pratique commune qui s’est construite lentement et qui reste en permanence à nourrir. Je ne suis pas catholique pour une vision idéale de la société, pas plus que je ne suis communiste pour ça. » « Ce qui m’intéresse, c’est ce qui nous fait aller de l’avant. (…) L’humanité n’est pas du relatif mais de l’absolu », explicitait-il ensuite.

« Le fait de recevoir toute rencontre, tout événement comme une occasion d’altérité source d’en-avant est constitutive de ma démarche de vie, de mon être-au-monde. C’est pourquoi je vois dans notre histoire ce que des tas de collègues ne veulent pas voir : qu’un monde autre se construit dans le monde tel qu’il est ! » y dit-il encore. Des phrases particulièrement éclairantes dans la mesure où Bernard Friot – connu par ailleurs pour sa conception particulièrement ambitieuse d’un « salaire à vie », conçu comme la base même d’un changement radical du système économique – s’est affirmé par l’originalité de ses vues sur un « déjà-là communiste ». Comprendre : sa faculté de voir dans des institutions et législations existantes les prémices même lointaines de la société sans classe : au choix, le statut de la fonction publique, la Sécu…

Pour le penseur, il s’agit de voir le progrès là où il est, pour échapper au désespoir et à la résignation, entraînés par le récit capitaliste, comme au risque totalitaire. C’est ainsi que Bernard Friot intervient aussi bien auprès de la radio chrétienne RCF que des médias Frustration, Blast ou la chaîne YouTube de Wissam Xelka, proches de la gauche radicale.

De là à voir le pape Léon XIV troquer sa soutane blanche contre une chasuble CGT…

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