Pas moins de 441 bureaux de poste devraient être transformés en agences postales communales ou en relais-poste chez des commerçants d’ici à la fin de 2027, a révélé Mediapart le 23 septembre. L’information provient des documents des CSE de La Poste, qui, maintenant qu’elle est une société privée de droit commercial (depuis 2010), est obligée de consulter ces instances représentatives du personnel pour toute transformation qui aurait des conséquences sur l’emploi. Le détricotage de ce réseau renforce le sentiment d’abandon chez les usagers, et participe de la montée de l’extrême droite. Romain Boillon, secrétaire général CGT de la Fédération des salariés du secteur des activités postales et de télécommunications (FAPT), réagit à ces annonces.
Dans quel contexte ces annonces de « transformation » des bureaux de poste ont-elles lieu ?
La Poste est chargée par l’État de quatre missions de service public : le service universel postal, le transport de la presse, l’accessibilité bancaire et l’aménagement du territoire. Cette dernière mission fait actuellement l’objet d’une négociation entre l’État, La Poste et l’association des maires de France (AMF). Le dernier contrat d’entreprise signé entre l’État et La Poste remonte à 2022, et devait se terminer en 2025, mais comme on est entré en période d’élection présidentielle, on préfère ne pas toucher à certaines choses : un avenant a donc été signé et prolonge le contrat jusqu’en 2027.
Marie-Ange Debon, la nouvelle PDG de La Poste, propose une feuille de route qui s’inscrit dans la même veine que les précédentes : supprimer encore plus de bureaux de poste, en poussant à la mutualisation avec les maisons France services. Elle est aidée en cela par les projets de loi de finances de plus en plus contraints, qui font diminuer, au fur et à mesure, les compensations que l’État est censé verser à La Poste pour les missions de service public. Dans cette situation de finances dégradées, La Poste fait le choix de se débarrasser du service public. Il y a quelque chose qui ne va pas.
Comment se traduit concrètement cette orientation ?
C’est un appauvrissement sans précédent du service public. Il y avait 8144 bureaux de poste en 2018, plus que 7073 en 2022, et 6624 en mai 2026. En huit ans, on a donc perdu 1520 bureaux de poste de plein exercice, ce qui est énorme. En parallèle, les points « partenaires » se sont développés. En mai 2026, on comptait 7308 agences postales communales, et 4294 relais-poste commerçants.
Dans un bureau de poste de plein exercice, on peut effectuer environ 150 opérations, contre une trentaine seulement dans une agence postale communale. Et encore moins dans les relais-poste commerçants. Sans parler des « points partenaires », qui n’assurent que l’envoi et la réception de colis.
Nous critiquons les agences postales, que les contribuables paient deux fois : une fois avec leurs impôts communaux, et une autre avec l’argent de La Poste. D’une certaine façon, La Poste se repose sur l’argent public, car l’indemnité qu’elle verse aux communes ne couvre pas en totalité le salaire des agents et les locaux. Mais désormais, La Poste essaie de remplacer les agences postales communales par des relais-poste commerçants, qui leur coûtent encore moins cher. On préfère donner de l’argent directement à Carrefour pour que les supérettes assurent l’activité postale. Mais qui contrôle la qualité du service rendu ?
Quelle est la stratégie de La Poste pour faire accepter aux usagers cette spoliation ?
C’est toujours la même histoire : La Poste commence par réduire l’amplitude horaire des bureaux. Puis ne remplace pas le personnel. À Toulouse, par exemple, des bureaux sont fermés entre midi et deux. Des bureaux en proche banlieue des métropoles ferment à 16 h. D’autres n’ouvrent que deux à trois heures dans la semaine. Bref, l’offre ne correspond pas aux besoins des usagers. Ils se cassent le nez une ou deux fois sur leur bureau fermé, avant de déporter leurs usages. La Poste a beau jeu de dire qu’un bureau qui ne reçoit que dix clients dans la journée, ce n’est pas rentable, et que le postier qui le tient s’ennuie… Enfin, la direction de La Poste avertit au dernier moment les maires de leur projet de « transformation ». Ils les font culpabiliser, leur disent que les travaux nécessaires sont trop importants, etc. Les commissions départementales de présence postale territoriale (CDPPT) [chargées de veiller à l’équilibre et au maintien de la présence de La Poste dans chaque département, ndlr] ne jouent par leur rôle. C’est le niveau zéro du dialogue social.
Il faudrait que ces commissions intègrent les organisations syndicales, car nous sommes, quand même, les premiers concernés par ces suppressions de bureaux. La CGT-FAPT défend un réseau de bureaux de poste de proximité, utile aux populations, protecteur de l’emploi et indispensable au maintien du service public. Notre ambition est de garder des bureaux ouverts, de renforcer les équipes et de garantir un accueil humain, accessible à tous. Cela passe par une appropriation publique et démocratique du service public postal. Pour imposer ces choix, la mobilisation des postiers et de la population s’impose au quotidien.
Souvent, dans les zones rurales ou dans les quartiers prioritaires, le bureau de poste est le dernier symbole du service public. Dans un contexte où le prix du carburant augmente et où l’usager doit faire 10 à 15 kilomètres pour trouver un distributeur ou envoyer un colis, supprimer des bureaux de poste pose un vrai problème. Quand un guichet ferme dans un quartier populaire, les conséquences sociales sont immédiates. Et cet isolement existe aussi, de manière différente, en ville. Ces fermetures sont du pain bénit pour l’extrême droite. Dans plusieurs départements, des luttes pour maintenir les bureaux ouverts se mettent en place, en mobilisant des salariés, des usagers et des élus. Dans la Charente-Maritime, par exemple, une votation est organisée le 29 septembre par le syndicat départemental CGT-FAPT devant le bureau La Rochelle Cap Ouest.
Un rapport parlementaire pour une « nouvelle loi postale » a été soumis à l’Assemblée nationale en juillet. Que contient-il ?
Les deux rapporteurs, Jacques Oberti (PS) et Jean-René Cazeneuve (Renaissance), proposent de faire sauter toutes les normes qui existaient jusqu’ici dans le contrat de présence postale, et notamment celle qui oblige La Poste à conserver ses 17 000 points de contacts en France. L’idée de ne plus consulter les maires a aussi été évoquée, alors que, jusqu’ici, ils avaient un droit de veto sur les projets de transformation de La Poste (la suppression d’un guichet, la réduction des horaires,…) dans leur commune. La feuille de route de Marie-Ange Debon se résume, encore et toujours, à des réductions de coût et de personnels. Alors qu’on pourrait imaginer qu’un petit bureau accompagne les usagers en matière d’administratif, de numérique…
Pour la CGT-FAPT, d’autres solutions existent. Plutôt que de fermer plus de 500 bureaux d’ici au premier trimestre 2027, il faut engager un plan de maintien et de développement du service public postal de proximité. Maintenir un maillage territorial dense, c’est répondre aux besoins de la ruralité, des quartiers populaires, des personnes âgées et de tous ceux qui ont besoin d’un accueil postal et bancaire humain.