« Ça va aller à la castagne… » Quelques jours avant le 17 octobre, François Batista, secrétaire de l’union départementale CGT des Bouches-du-Rhône présageait le pire : « On a cherché à discuter avec les associations citoyennes et des groupes de Gilets jaunes mais on a reçu un refus catégorique pour assurer le cortège et le service d’ordre. »
Bien prudents étaient ceux qui se risquaient à faire des pronostics tant la forme du mouvement était imprévisible, avec des revendications disparates, différents corps de métier, les Gilets jaunes et les lycéens. D’autant plus à Marseille, où les manifestations sont traditionnellement calmes et familiales. Dans la ville, malgré tous les scénarios envisagés, ce 17 octobre a surpris, tant par les scènes de pillages qu’il a données à voir que par la diversité de ses formes de mobilisation.
« 30 ou 40 magasins pillés »
Tôt dans la matinée, le ton est donné. Des barrages sont montés avec des poubelles et du matériel de chantier sur l’avenue du Prado pour couper les axes routiers. Il est un peu plus de huit heures et la première barricade place Castellane est gazée et dispersée par les CRS en quelques minutes. « Franchement, il n’y a même pas eu de casse ni de feu et ils nous tirent directement dessus », confie un lycéen de seize ans, les yeux rougis par les lacrymogènes.
Dans les heures qui suivent, un jeu du chat et de la souris – habituellement réservé aux fin de mobilisations – commence entre manifestants et CRS dans les rues. Les cortèges se reforment toujours plus nombreux.
Sur la Canebière, les affrontements s’intensifient. Tandis que quelques manifestants s’introduisent brièvement dans la mairie, les tirs de mortier d’artifice et de lacrymogènes se répondent. En parallèle, des pillages touchent plusieurs enseignes du centre-ville : JD Sport, Boulanger, Armand-Thiery, etc. Environ 30 ou 40 magasins sont touchés en milieu d’après-midi, selon la préfecture. Dans le troisième arrondissement, un groupe de jeunes, masques baissés sur le menton, s’écarte des mobilisations. L’un d’eux sort un survêtement gris d’un sac JD sport : « Celui-là je peux te le faire à vingt euros tata. »
Aux alentours de midi c’est le commissariat de la police municipale qui est pris pour cible. Des vitres sont cassées et des fumigènes sont lancés à l’intérieur. Edith, gilet jaune de 69 ans tente d’éteindre un feu dans un caddie : « Les manifestations de violence et de désespoir ça ne sert à rien. Mais il y a une forme de désespoir et il faut y répondre. »
Au milieu de la colère, elle tente de rappeler le sens de tout ça : « On a eu beau remplir des cahiers de doléances, on a vu ce que ça a donné. Annoncer des milliards d’euros ça sert à rien non plus, faut annoncer des mesures et des dates butoires. L’ascenseur social est bloqué et les jeunes aussi s’y confrontent, ils n’ont plus trop d’avenir. »
« Les Gilets jaunes ont été diabolisés et maintenant c’est nous »
Il faut attendre 15h pour que les revendications se fassent davantage entendre. Le cortège censé partir du Vieux-Port est empêché par les heurts avec les forces de l’ordre. Mais sur la Canebière se forme progressivement une manifestation festive avec pancartes et fanfare.
Dans la foule, tandis qu’un groupe de jeunes s’ambiance sur le tube Gilets jaunes, Stephan Cremades Raffi, secrétaire départemental de la CGT Educ’action serre son drapeau : « Aujourd’hui c’est la continuité logique de ce qu’on a fait ces derniers jours avec les jeunes. » S’il n’était pas présent le matin, car il ne se « retrouvait pas dans les modalités d’action », il voit dans l’événement « un ras-le-bol condensé ». « Mais cette colère-là ce n’est pas mouvement d’humeur, c’est quelque chose de fond, une colère face à la peur des fins de mois. »
Il tient à rappeler les revendications du mouvement : une meilleure répartition des richesses, de meilleures conditions de travail et d’études et une retraite à 60 ans. En regardant autour de lui, il conclut : « Ce n’est pas une manifestation syndicale mais ça n’empêche pas qu’on soit présents, les modalités se complètent. Après si on a des dépôts pétroliers qui commencent à bloquer, ça va être autre chose. »
À quelques pas de là, des lycéens se sont assis sur les escaliers de l’église des Réformés, gilets jaunes sur le dos. « J’avais huit ans quand il y a eu les gilets jaunes, souffle Elisa, et je me disais que c’était que des conneries tout ça, que c’étaient que des casseurs. Mais en fait, maintenant je comprends qu’on les a diabolisés. Et maintenant c’est nous qui le sommes. » À la fin de la journée, tout le monde a compris que quelque chose avait basculé, sans savoir précisément dans quoi, ni quelles suites y seront apportées.
Du côté de la préfecture, on annonce entre 7000 et 8000 pilleurs, 29 blessés dans les rangs des forces de l’ordre et une vingtaine de personnes blessées dans la rue. De l’autre, les boucles WhatsApp commencent à chauffer et évoquent des blessures à cause de grenades de désencerclement, sans qu’il ne soit possible, à ce stade, d’y apporter de vérification.