Après plusieurs jours de négociations entre l’intersyndicale et la préfecture, le point de départ de la manifestation du jeudi 5 novembre, à Rennes, a été fixé à 13 h, place de Bretagne. En arrivant depuis le mail François-Mitterrand, on aperçoit des habitants profiter de la météo, fraîche mais ensoleillée, en terrasse ou déjeunant à l’intérieur, tandis que des petits groupes se dirigent doucement vers le lieu de rendez-vous de la mobilisation. Sur place, de nombreux véhicules de police et de gendarmerie – dont deux blindés Centaure – stationnent, et le bourdonnement de l’hélicoptère qui surveille le centre-ville se fait entendre. Mais cet important dispositif de maintien de l’ordre n’entame pas la bonne humeur ambiante, entre discussions, musique et les galettes-saucisses de la CGT et de la CFTC.
« On a peanuts »
« Je n’ai jamais pu faire grève ces vingt dernières années, parce que j’avais des emplois précaires, confie Ronan, agent territorial syndiqué CFDT Interco 35. Maintenant que j’ai un poste stable, je peux venir ; en plus on a une caisse de grève. » Il est venu battre le pavé avec des camarades pour protester contre le gel du point d’indice des fonctionnaires et soutenir la mobilisation lycéenne. « Je suis d’accord avec leurs revendications. C’est dégueulasse la répression qu’ils se prennent. » Le matin même, des élèves du lycée Bréquigny ont de nouveau bloqué leur établissement… et les CRS leur ont répondu par des tirs de gaz lacrymogène.
Camille, syndiqué CGT Cheminots de Rennes, est venu avec ses deux enfants. « L’école est fermée, même s’il y a l’accueil minimum du périscolaire » explique-t-il. « Mais c’est mieux ici ! » ajoute sa fille. Camille décrit les conditions de travail dégradées à la SNCF. « On a peanuts face à l’inflation, alors que les cheminots rapportent de l’argent à l’État. » Il évoque les services publics « cassés de partout », qu’il tient à défendre. Malgré le gros dispositif des forces de l’ordre, le cheminot n’appréhende pas de marcher avec ses enfants : « On se sent bien », assurent ces derniers, chacun tenant son père par la main. « On a déjà manifesté des tonnes de fois. »
Fatigués mais pas résignés
Massamba et Frédéric, syndiqués CGT Métallurgie Jeantil, portent la banderole de leur branche au nom « du coût des achats, des salaires et des jeunes ». Il y a deux semaines, leurs collègues et eux-mêmes ont organisé un débrayage au sein de leur entreprise pour exiger plus d’effectifs et des augmentations de salaire. « On n’a obtenu que la moitié de la somme demandée », soupire Frédéric, qui confie être très fatigué et subir « beaucoup de pression au travail ». Ce père d’une infirmière déplore par ailleurs l’abandon des services publics : « On se demande pourquoi on cotise : les hôpitaux vont mal, il n’y a pas de médecins… » Et n’oublie pas, au passage, le mot d’ordre de la manifestation, la vie chère, lui qui ne peut plus visiter sa mère en Normandie à cause du prix de l’essence, malgré son salaire et celui de sa femme.
Plus loin, Armelle distribue des tracts pour la Confédération nationale du logement (CNL). « Le logement est le premier poste de dépense aujourd’hui. Et désormais, si vous ne pouvez plus payer votre loyer, vous êtes fiché » via la plate-forme Sigilio. Ce qui peut hélas arriver si, par exemple, on cumule perte d’emploi et loyer rennais exorbitant. Elle glisse en souriant rester « fidèle à la CGT depuis 1966 ». Six décennies de militantisme qui semblent toujours autant la porter.
« Il y a plus de joie et d’espoir que de crainte »
« J’aime bien manifester avec le cortège féministe parce que je m’y sens à l’aise, et elles chantent bien », glisse Yuna. Elle a conscience de prendre part à « un mouvement historique ». « Même si ça fait peur de venir, les gens sont solidaires. Ils se filent des masques et du sérum physiologique quand ça gaze. Il y a plus de joie et d’espoir que de crainte », résume-t-elle. Les résultats des élections de mi-mandat, aux États-Unis, qui ont vu Donald Trump perdre sa majorité républicaine au Sénat et à la Chambre des représentants, lui ont mis du baume au cœur pour la présidentielle française de 2027. « Aujourd’hui, c’est la merde, mais tout n’est peut-être pas perdu. »
Il faut plus d’une heure pour que la place de Bretagne se vide et prenne la direction du boulevard de la Tour-d’Auvergne. En passant devant le commissariat central, le cortège féministe scande : « Libérez les lycéens ! Libérez nos camarades ! » Résonnent aussi l’Internationale ; Petit Agité, de Bérurier noir, et PTSMR, de Théa, une bande-son éclectique qui réunit plusieurs générations autour des mêmes causes. Vers 18 h, les manifestants arrivent sur l’esplanade Charles-de-Gaulle, au terme d’un parcours marqué par des affrontements avec les forces de l’ordre.