Adorno, Horkheimer... Quand les philosophes allemands d'hier aident à comprendre la montée de l'AfD aujourd'hui

Ces dernières semaines, l'AfD est arrivée en tête des élections régionales en Saxe-Anhalt et en Mecklembourg-Poméranie occidentale. Jamais le parti d'extrême droite n'a été aussi proche de gouverner un Land. Inédit ? Le retour de la menace fasciste avait pourtant été prédit, sinon chroniqué, par les philosophes allemands Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. 

Par Bérénice Paul
Par Bérénice Paul
Publié le 21 septembre 2026
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Tino Chrupalla (à g.), co-président de l'AfD, et Leif-Erik Holm, président du parti d'extrême droite en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Crédit : John Macdougall / AFP

En Saxe-Anhalt, lors des dernières élections régionales, le 6 septembre 2026, le parti d’extrême droite AfD (Alternative für Deutschland) a remporté 43,8 % des voix, soit 23 points de plus qu’en 2021. Cette victoire écrasante lui a permis de rafler 39 des 83 sièges que compte le parlement régional (Landtag) et d’approcher la majorité qui lui permettrait de gouverner. Même cas de figure en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, où, ce 20 septembre, il a obtenu 38,2 % des voix. Un score historique, difficilement concevable pour l’Allemagne, qui n’a pas connu de retour de l’extrême droite au pouvoir depuis 1945.

Malgré le choc que constitue cette percée inédite, doit-on pour autant en être profondément surpris ? Non, si on se fie aux analyses du penseur allemand Theodor W. Adorno, qui estimait, dans une conférence en 1967 (qui donnera l’ouvrage le Nouvel Extrémisme de droite), que « les conditions d’existence des mouvements fascistes continuent à être présentes sur le plan social, sinon sur le plan immédiatement politique ». Une déclaration qui fait écho aux réflexions du philosophe menées dès les années 1930.

Aux racines d’un paradoxe

Avec Max Horkheimer, issu comme lui de l’École de Francfort (un courant de pensée allemand lié à une forme hétérodoxe du marxisme, né dans l’entre-deux-guerres, qui s’attache à décrypter les logiques de domination à l’œuvre dans les sociétés modernes), Adorno s’intéresse très tôt aux mécanismes sociaux et psychologiques qui ont conduit une partie de la population allemande à adhérer au nazisme.

« Dans les années 1930, outre-Rhin, le mouvement ouvrier constituait une importante force politique. On aurait pu imaginer que des forces progressistes accéderaient au pouvoir. Or le pays bascule au contraire dans un régime autoritaire. C’est cet apparent paradoxe que vont essayer de comprendre Adorno et Horkheimer », explique Jean-Marc Durand-Gasselin, professeur de philosophie en classes préparatoires et auteur de l’École de Francfort (Gallimard, 2012) et de la Théorie critique (La Découverte, 2023).

« Ils constatent que le mouvement nazi est largement soutenu par des électeurs issus de la classe ouvrière précarisée. Ce qui contrevient à la lecture marxiste traditionnelle, qui voudrait que les mouvements réactionnaires soient avant tout l’expression des intérêts de la petite bourgeoisie », ajoute Alexander Neumann, professeur de sociologie à l’Université Paris-VIII. 


Précarisation et baisse démographique 

Les deux philosophes vont développer une approche résolument nouvelle, mélangeant des disciplines aussi diverses que la psychanalyse, la sociologie et l’économie. Au fondement de leur théorie : la notion de « capitalisme organisé », qu’ils empruntent à l’économiste Friedrich Pollock. Elle désigne une transformation du capitalisme caractérisée par une concentration croissante du capital dans les mains des grandes entreprises, et une intervention accrue de l’État dans l’organisation de l’économie.

Cette imbrication entre la puissance publique et la structure économique constitue, selon eux, un élément essentiel pour comprendre les transformations politiques de leur époque. Et les nôtres aujourd’hui ? « Il y a actuellement en Allemagne, mais aussi en France, un mouvement de précarisation et de déclassement social, qui touche à la fois les classes populaires et une grande partie du salariat des classes moyennes », pointe Alexander Neumann. 

Nombre d’ouvriers (59 %), d’employés (46 %) et de travailleurs indépendants (52 %) de Saxe-Anhalt ont en effet été séduits par le programme de l’AfD, selon une enquête réalisée par Infratest dimap. Côté démographie, cette région, située dans le centre-est du pays et appartenant au territoire de l’ex-République démocratique allemande (RDA), a vu sa population décroître d’année en année. Une baisse qui devrait se poursuivre et s’accentuer d’ici à 2050, selon les projections de l’Office fédéral de la statistique (Destatis). En réduisant l’emploi et la croissance économique, cet affaiblissement démographique engendre nécessairement une précarité accrue :  21,3% des habitants de Saxe-Anhalt sont aujourd’hui menacés par la pauvreté.

Un désir d’autorité

La conjoncture économique actuelle alimente un sentiment d’impuissance, comparable à celui des années 1930 décrit par Adorno et Horkheimer. « Au sein du capitalisme organisé, les individus ont la sensation de ne plus avoir prise sur leur propre existence et le monde qui les entoure », souligne Jean-Marc Durand-Gasselin. Cette impuissance est un point essentiel de la psychologie de l’autoritarisme, développée par Adorno dans ses Études sur la Personnalité autoritaire (1950) : « Moins la spontanéité individuelle compte réellement dans notre organisation politique et sociale, plus les individus sont susceptibles […] de chercher un substitut à leur propre impuissance sociale dans la prétendue toute-puissance de grandes personnalités. »

Le désir d’autorité, qui se structure autour d’un chef tout-puissant, censé rassurer l’individu, dépend donc en grande partie des structures productives. « Le rassemblement et l’unité autour d’un chef autoritaire se fait dans l’opposition à un ennemi désigné comme tel », développe Alexander Neumann. Un mécanisme que décrit très bien Adorno dans l’ouvrage cité précédemment « L’individu autoritaire doit, par une nécessité intérieure, diriger son agressivité contre les groupes extérieurs. »

Cette citation s’illustre parfaitement dans le discours de l’AfD, qui repose, en grande partie, sur la restauration de l’ordre. Xénophobe et raciste, le programme du parti prévoit notamment « le lancement d’une offensive d’expulsion et de remigration » des migrants, la lutte contre « le wokisme et les diktats de l’idéologie arc-en-ciel » ou encore la classification de l’avortement comme un délit.

« Les schèmes de discrimination observés dans les années 1930 perdurent aujourd’hui sous d’autres formes. Actuellement, ce sont les musulmans qui constituent la cible privilégiée. Cela ne signifie évidemment pas que l’antisémitisme ou les autres racismes auraient disparu des discours de l’extrême droite, bien au contraire, ajoute Alexander Neumann. Adorno a également montré que l’anticommunisme et, plus généralement, le rejet du bloc dit socialiste faisaient aussi partie du discours autoritaire des années 1930. C’est une réalité que l’on observe encore aujourd’hui avec la diabolisation de l’extrême gauche. » 

Les failles de nos démocraties 

Pour se diffuser, et ainsi prospérer, le discours autoritaire a besoin d’une forte propagande médiatique. « À l’époque, Adorno analyse surtout l’usage de la radio ou de la télévision. Aujourd’hui, les réseaux sociaux jouent un rôle comparable à ces médias, en matière de propagande, puisqu’ils soufflent sur les braises de la fragilité et du désir autoritaire », estime Jean-Marc Durand-Gasselin.

Si les discours autoritaires peuvent séduire, c’est aussi parce que notre système politique le permet. « Nos sociétés actuelles ne se sont pas complètement démocratisées. Elles possèdent encore de nombreuses failles, qui constituent des leviers dans la réactivation des mouvements fascistes », souligne Alexander Neumann.

La tournure actuelle de la lutte des classes, caractérisée par l’explosion des inégalités sociales et la permanence des rapports de domination, est le terreau d’un fascisme qui ne dit pas son nom. « Il faut cependant faire attention à ne pas plaquer les grilles d’analyse d’Adorno et Horkheimer et rester attentif aux continuités et aux différences qui caractérisent notre présent », avertit Jean-Marc Durand-Gasselin. « Adorno et Horkheimer nous offrent des outils pour penser l’émancipation. Or, cela ne peut se faire sans esprit critique », rappelle Alexander Neumann. Si le fascisme n’est pas une fatalité, l’aveuglement et la compromission ne doivent pas l’être non plus. 

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